Photos : Bettina Genten
Charlie Winston change de style mais pas de détermination, à toute épreuve. Rencontre avec un « Hobo » ambitieux ! 
D’emblée, Winston vous regarde au fond des yeux et vous jauge. Sympa mais ferme. Souriant mais déterminé. C’est que le gaillard joue gros. En signant un troisième album « Curio City », certes excellent, mais surtout nettement plus varié que ses deux disques précédents. « Au risque de décevoir certains fans, mais aussi d’en gagner de nouveaux. » Une étape dans un parcours déjà très planifié. Entre utopie et agenda pas si caché que ça…

Quel était le cahier des charges de ce nouveau disque ?
« Je voulais inclure des influences électro dans ma musique. Je ne voulais pas simplement répéter d’anciennes chansons. J’écoutais des artistes comme Alt-J ou encore James Blake, et je voulais inclure leurs influences dans mon propre disque. J’ai toujours été intéressé par la musique électro. Je ne l’avais simplement jamais exprimé dans ma propre musique. Puis, j’ai aussi adoré le film « Drive ». Sa musique à la fois poétique et électronique m’a aussi beaucoup influencé. La première chose que j’ai faite a été d’acheter un synthé que je voulais entendre sur le disque. Je ne voulais pas que ma musique ait un son vintage. J’y retournerai peut-être un jour, mais je n’en suis pas sûr. Je voulais que tout sonne frais et nouveau. Pour écrire ce disque, je me suis baladé dans la campagne… Loin de tout ! »

Pour un disque qui s’appelle pourtant « Curio City » que l’on pourrait traduire par « Curieux des villes » !
« Oui, je sais. Mais cela remonte à un moment. Quand j’avais 10 ans, mon père nous a conduit, ma sœur et moi, jusqu’en Écosse. On a roulé dans la région des Lacs et dans la région picte. Je me rappellerai toujours que je me suis dit « Je veux y retourner un jour. » En 2012, j’ai vu le film britannique « The Trip », un superbe portrait de l’Angleterre. Ensuite, j’ai vu le James Bond « Skyfall », où il y a beaucoup de magnifiques plans de l’Angleterre. Logiquement, j’ai donc ressenti le besoin de montrer mon pays à mon public continental. »

Cette expérience a donc servi directement le disque ?
« Oui, parce que ce sont des espaces et des paysages et que, pour moi, cet album parle beaucoup de paysages. Ce disque est aussi une réaction à l’achat de ma maison et à mon déménagement, au fait d’avoir des voisins… Je vis dans une sorte de vieille école, il y a un portail et des grilles tout autour. Il y règne une atmosphère qui cadre bien avec ce genre de propriétés isolées. En ville, les gens sont très curieux, ça m’a tapé sur le système. C’était comme si ma vie faisait partie de celles des autres. Ça me tuait. J’ai ressenti le besoin de m’éloigner de tout ça. C’était aussi l’occasion pour moi de prendre des vacances pour la première fois. »

Photo : © Bettina Genten

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Au niveau paroles aussi, ce disque change la donne. Vous vous y dévoilez un peu plus…
« De fait. L’album est un véritable instantané de ma vie ces deux dernières années. Tous mes albums sont personnels, bien sûr. Mais avant je créais plutôt des personnages et des univers dans mes chansons. Cette fois, j’ai voulu que l’album soit plus proche de moi et de mon histoire. À présent, je suis plus conscient de la proximité qui existe entre ma musique et moi. »

Autrement dit, si on déchiffre les textes de « Curio City », on saura un peu mieux qui est le vrai Charlie Winston ?
« Dans mes précédents albums, j’avais l’impression que j’exprimais plus une personnalité, une théâtralité. Et je crois que ce personnage de l’époque n’exprime plus qui je suis aujourd’hui. J’ai donc fait un pas en arrière avec ce concept, je veux maintenant explorer quelque chose de plus personnel et émotif. Mettre ma voix et mon caractère en avant. J’ai voulu me souvenir de qui je suis : un musicien avant tout. Quand je fais un disque, je pense déjà à la manière dont je vais le jouer sur scène. Donc, pour résumer : la réponse à votre question est « Oui ». Et, au final, je crois être quelqu’un d’assez souriant et sympa. » (rires)

Dans quels pays avez-vous d’abord recueilli un succès, disons, encourageant ?
« La France et la Belgique… »

Et vous connaissez très bien la Belgique, vu que votre duo avec Saule, « Dusty Men », a cartonné…
« De fait, c’est une histoire extraordinaire. Saule incarne le dynamisme de la Belgique. Il joue avec le plaisir d’un enfant, mais il fait les choses à fond. Et ce n’est pas parce qu’il vient de la petite Wallonie qu’il ne s’autorise pas à rêver. En matière de duos, l’autre Belge avec qui j’adorerais collaborer est Stromae. Il en sortirait un truc gigantesque, j’en suis certain ! »

Question succès, vous personnifiez donc le proverbe selon lequel nul n’est prophète en son pays ?
« De fait, au début, j’étais plus connu en dehors de ma Grande-Bretagne natale. Je crois que c’est parce que je campe un personnage très théâtral, dont les concerts se terminent souvent en fiestas. Et pour ça, rien de tel qu’un public latin en général, et francophone en particulier. Les Anglais et les gens des pays du nord sont plus réservés et se lâchent moins vite, ils ont donc mis plus de temps à régir positivement à ma musique. Mais là, j’y suis… J’ai du succès à la fois affectivement. Mais aussi financièrement. J’ai enfin de l’argent sur un compte en banque. »

C’est-à-dire qu’au début, c’était la galère ?
« Clairement ! J’ai enregistré mon premier disque, « Hobo », sans un centime en poche. Avec des bouts de ficelle. Là, j’ai pu acheter une voiture et une maison, donc tout va bien… »

Quand on est dans la dèche, on tient comment ?
« On y croit ! Je me définirais comme un ambitieux, mais dans le bon sens du terme. C’est-à-dire que je sais ce que je veux, et que je ne dévierai jamais de l’objectif. J’ai été aidé par Peter Gabriel au début. Il m’a fait connaitre. Mais même s’il n’avait pas aidé, j’y serais arrivé. Peut-être plus tard, cela dit… (rires) Je veux devenir chanteur depuis longtemps. Et rien n’a réussi à me faire changer d’avis. »

Il faudrait donc être un peu utopiste pour être artiste ?
« Oui. Dans le sens où il faut rêver un peu sa vie. Personne ne vous attend quand vous êtes chanteur. Vous savez ce que vous valez, mais les autres n’en savent rien. Il faut donc les convaincre ! Et puis, outre l’utopie, l’autre valeur essentielle est tout simplement le travail ! Je connais plein d’excellents artistes qui ne bossent pas assez pour donner le meilleur d’eux-mêmes. C’est regrettable… »

Frédéric Vandecasserie

 

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