Entre électro-pop et variété intelligente, on sent la direction que Christine veut donner à ses Queens. Cela fait longtemps que je suivais son parcours après l’avoir vue, un soir de septembre 2012 dans l’émission de Taddei, Ce Soir (ou Jamais !). La déflagration fut immédiate dès les premières notes de « Cripple » qui deviendra,– étrange mutation en définitive –, « Christine » sur l’album « Chaleur Humaine ». A l’époque, il me semblait voir débouler sur les écrans francophones l’ambassadrice d’un style nouveau : electro / pop / solo, le tout bardé d’une véritable identité, une signature. Christine avait alors tout de l’OVNI aux volutes warpesques, le genre de créature qu’on retrouve généralement sur les bords de la Tamise ou dans les parages de je-ne-sais quelle Chelsea Girl. Rencontre avec une Half Lady, quelque part à Paris, dans les locaux de Because Music.

## STATE OF ART ## 

Quel est le moment fondateur du projet Christine & The Queens ?
Ce qui a été le point de départ de la démarche, c’est, il y a 5 ans, une rencontre avec des performers anglais à Londres qui proposaient un spectacle assez drôle mélangeant musique et performance. Je parle de ce moment là en particulier parce que, avant de les voir sur scène, je n’avais jamais pensé à chanter moi-même, à utiliser ma voix comme moyen d’expression. J’avais fait du piano mais je ne pensais pas que la musique soit un parcours artistique possible pour moi. Je voulais me consacrer au théâtre, à la mise en scène et ce spectacle est venu tout chambouler… Je les ai rencontrés alors que je traversais une petite crise existentielle et ils ont alors provoqué une épiphanie : j’allais chanter, me choisir un autre prénom pour monter sur scène, assumer mes influences musicales très différentes et parfois contradictoires, monter un projet hybride entre musique danse et théâtre.

Révélation ou construction ?
Un peu les deux. La première vision du spectacle fut intense, c’est vrai, et a permis de jeter les bases de Christine & The Queens. Puis, je suis revenue plusieurs fois et elles se sont demandées : « C’est qui cette fille triste au premier rang ? » Et voilà, pendant quelques semaines, j’ai pu les rencontrer, échanger sur le spectacle et elles m’ont écouté, soutenue, donner des clés pour s’assumer sur scène. Des petits trucs mais très importants pour moi.

Pourquoi on décide de se construire un personnage qui, finalement, pourrait être toi… C’est pour se cacher ? Se réfugier ? Inventer un espace pour s’épanouir ?
Dans mon cas, c’est plutôt pour se libérer : assumer des choses que j’assumais pas avant, prendre en charge des choses que je ne prenais pas en charge et donc, au contraire, c’est avant que j’avais le sentiment d’être barricadé. Une fois que j’ai inventé Christine, un poids s’est comme envolé.

Outre les performers, tu cites volontiers Laurie Anderson comme influence. On peut d’ailleurs trouver certaines similitudes entre ton clip « Saint Claude » et le clip « O Superman ». C’est important pour toi cet aspect Spectacle total ?
Oui tout à fait. C’est ce qui me plaît beaucoup chez elle et c’est ce que je fais assez naturellement dans le sens où c’est assez instinctif quand, par exemple, j’écris une chanson, je réfléchis déjà à comment la danser ou quel type de vidéo collerait dessus. Je crois que je fais partie de ces gens qui ne savent pas cloisonner de trop et c’est sans doute ce qui me plait dans la mise en scène. En fait, quand on aime la mise en scène, on aime souvent Laurie Anderson ! Ses concerts ne sont pas juste des concerts mais de véritables performances artistiques, esthétiques et philosophiques. Laurie Anderson, c’est une philosophe qui fait de la musique…

Danse, scénographie étudiée, chant, bien sûr… Tu imagines ajouter d’autres touches, mêler d’autres disciplines à ton spectacle ?
Peut-être. En fait oui, c’est une idée qui ne me quitte pas même si cela n’était pas la direction à prendre pour cet album-ci. Je rêve de proposer un spectacle qui ne serait pas juste un concert mais une expérience globale avec un fil conducteur qui ne serait pas forcément la musique. Il me faut le bon concept, la bonne idée. Ca doit encore mûrir.

La question « Un peu des deux » : qu’est-ce qui prend le pas lorsque tu écris : le sens des mots ou leur musicalité ?
Ca n’est pas vraiment détaché l’un de l’autre. Ce qui est certain c’est que la musique vient d’abord : aucun de mes textes n’a préexisté à la musique. Du coup, les mots font sens dans le cadre d’une musique qui se déroule et donc le français ou l’anglais va « rentrer » dans la chanson. C’est peut-être pour ça que mon rapport à l’articulation et à la langue n’est pas que dans le réalisme et s’étire, se transforme, jusqu’à, parfois, ne plus être vraiment compréhensible. On peut dire que mon élocution est parfois fantaisiste !

On a évoqué le Spectacle total et, par la même occasion, tu es compositeur-interprète. Christine serait-elle un peu control freak ?
Oui. Mais je ne pense pas que cela soit un défaut. C’est plutôt un profil d’artiste particulier et, d’ailleurs, je ne suis pas la seule ! Simplement, je ne sais pas vraiment comment faire autrement. Je préfère que cela soit maladroit mais que ça vienne de moi : cela me semble la meilleure manière de m’exprimer. Je ne me vois pas arriver avec une chanson et la donner à une équipe, aussi douée soit-elle d’ailleurs! J’ai des idées assez précises en matière de mise en scène ou de lumières. Bon, l’idéal, c’est d’être une control freak bien entourée ! De pouvoir travailler avec une équipe qui te comprend, t’oblige à te surpasser et, donc, t’emmène loin !

Assez bizarrement, le groupe Christine & The Queens démarre avec toi toute seule et s’agrandit au fil du temps. C’est pas commun. En règle général, le groupe splitte au bout d’un temps…
C’est vrai. J’ai commencé toute seule, que ce soit sur la prod’ de mes EP’s ou sur scène. Les gens qui sont venus me rejoindre connaissaient mon travail et étaient intéressés par mon univers, voulaient y participer. J’ai attendu pour m’entourer sur scène, que cela soit justifié. Je ne voulais pas de 3 types derrières qui soient des pièces rapportées même si on me faisait beaucoup la remarque quand j’ai commencé du style « seule avec un ordi, ce n’est pas du live », etc. Justement si, il me fallait tenir un peu la barque toute seule au début et ne démarrer une collaboration que si la rencontre faisait sens et m’enrichissait également. Du coup, les gens qui sont maintenant sur scène avec moi ou qui m’entourent sont tous là pour de bonnes raisons.

Dans un autre genre mais avec les mêmes ambitions de proposer un spectacle complet, on a Stromae. Tu en penses quoi ?
J’ai plusieurs fois fais sa première partie l’année dernière et, sans vouloir lui jeter des fleurs, je pense qu’il a fait le boulot de défrichage, auprès du public et cela m’a aidé à éclore ! Stromae propose aussi, dans un autre style, un spectacle total basé sur la musique, la danse, la scénographie. Il a permis au gens d’être plus attentifs aux projets musicaux esthétiques et ambitieux. Il a eu un tel impact qu’on est quelques uns à lui devoir ce coup de projecteur !

Christine @ Because Music, Paris. Photo : Bettina Genten

Christine @ Because Music, Paris. Photo : Bettina Genten

## CHRISTINE, WHO’S THAT GIRL ? ##

Donc Christine existe…
Oui. Bon, ce n’est pas mon état civil, ce n’est pas le prénom que j’ai reçu à la naissance, c’est autre chose. C’est un prénom que j’ai choisi et c’est très symbolique pour moi. Ce n’est pas un personnage qui n’est pas moi, puisque c’est moi : ce n’est pas un exutoire ou un masque. Avec Christine, je choisi les choses. Avant, Heloïse a plus subit. Parfois en tout cas. Inventer Christine, c’était une manière de me prendre en main et, aussi, un réflexe de grande timide qui ne savait plus comment faire avec son embarras, sa vie. C’était à la fois s’échapper et se révéler, une sorte d’excuse pour exister moi-même plus pleinement. C’est un peu comme l’enfance : on joue à être quelqu’un d’autre. Et tout de suite on pense à : qu’est ce que je ferais en étant un autre ? Qu’est-ce que je m’autorise à faire ? On réfléchit à cela et, quelque part, cela nous permet d’être encore plus soi-même. J’ai donc construit en partie l’identité que je voulais. C’est peut-être pour cela que je n’ai pas le sentiment de me cacher ou de tricher derrière un paravent. J’aime être Christine car je respire mieux, je me tiens mieux, c’est comme un soulagement. Un état qui ne peut pas durer d’ailleurs, qui se retrouve inscrit dans l’instant où je suis Christine. Une notion dont parle aussi les travestis d’ailleurs : la création d’un espace où l’on est libre mais qui s’inscrit dans la durée : le moment où on est sur scène.

Ceci dit, Christine semble exister au-delà de la scène ?
Oui, de plus en plus et ça me fait plaisir d’ailleurs !

Tu refuses qu’on t’enferme dans un genre par trop étriqué. : homme et femme, c’est un peu limite et, pour tout dire, trop simpliste.
Ca peut être assez terrible de ne pas se sentir reconnue parce que la société n’autorise pas une certaine complexité, la possibilité d’être une personne au-delà du genre. C’est une question qui m’intéresse beaucoup et depuis très longtemps, de par les lectures que j’ai faites de Judith Butler, entre autre, et des rencontres évidemment. Moi, personnellement, je n’ai pas eu d’envie de transition forte de ma vie, je ne me sens pas piégée dans mon corps de femme même si je sais que ça peut exister. Ca m’a fait réfléchir à la manière dont on construit l’image de la femme. Ca, par exemple, j’en ai souffert étant plus jeune : je me suis sentie jamais assez belle, assez polie, assez séduisante. Ca m’a donc poussé à réfléchir à ces concepts de norme, de genre et des gens qui se définissent en dehors de cela. Je me suis souvent sentie émue devant le parcours de ces personnages qui ont du se réinventer et oser dire qu’ils existaient différemment de ce qu’on avait essayé de leur faire croire… Je vois surtout que cela peut-être la cause de grandes souffrances que d’essayer de mettre les gens dans 2 cases exclusivement et qu’il n’est sans doute pas si compliqué de réfléchir ensemble de façon douce sur ces questions. On peut être une femme de milliers de façons différentes et autant pour les hommes. Il ne s’agit pas tant de dire que l’homme et la femme n’existe pas mais que la plupart des codes masculins ou féminins sont des codes dictés par une idéologie dominante et sont, par conséquent, hérités de la société dans laquelle on vit.

On en revient aux travestis…
Les travestis jouent évidemment de ces codes : certains travestis sont plus féminins que moi et c’est cela qui devient troublant. Avec Christine, l’idée était d’avoir une silhouette assez neutre, assez androgyne, pour me permettre de jouer de ces codes comme j’en ai envie et de faire « comme si » je suis un petit garçon ou une vieille dame, ce qui n’est pas incompatible avec le fait d’être une jeune fille. Je voulais ramener plus de fantaisie et de douceur. De la souplesse, aussi. Ca ne sert à rien d’enfermer les gens.

Tu te sens politisé ?
Je considère que, à peu près, tout est politique. Mon personnage, ce qu’il dégage, ce qu’il peut représenter, est politique. Ce que je défend, en tant qu’artiste, n’est pas à proprement parlé le programme d’un parti politique. En fait, je pense que la classe politique n’aide pas vraiment, comme si elle était essoufflée, pas capable de représenter un idéal commun et déçoit donc beaucoup de gens.
Après, oui, je vote mais ça fait partie de la vie privée.

Christine @ Because Music, Paris. Photo : Bettina Genten

Christine @ Because Music, Paris. Photo : Bettina Genten

## FAB N’ FAMOUS, CHRIS ! ##

Des millions de vues sur Youtube, Spotify, des followers par milliers sur Twitter, 50 fois plus sur Facebook. On appelle cela : « la notoriété »
Oui, il s’est clairement passe un truc avec cet album, c’est sûr ! Mais bon, moi, je n’ai pas particulièrement l’impression d’être connue : genre on se retourne dans la rue tout le temps, on t’aborde, il t’arrive plein de trucs ! En fait, pas tellement et c’est bien. Je vis la situation luxueuse d’avoir un album qui a résonné et, honnêtement, je m’attendais à quoi ? Dans mes rêves, avoir un succès d’estime au mieux mais certainement pas de passer sur NRJ ou de recevoir des Victoires de la Musique ! Mais, bon tu sais, si ça se trouve les gens s’enflamme maintenant et, dans deux ans, je vais saouler tout le monde… Donc je profite maintenant, au mieux !

Comment on gère cette vitesse ? Cet emballement ?
Tout est très physique. Vivre une promo avec 3 minutes ultra-stressante pour une TV puis enchainer avec des radios, des interviews, des déplacements aussi : tu es dans des alternances de shoots d’adrénaline puis de mouvements, de moments de calme et ça repart. Tu as vraiment la sensation de sentir tous tes muscles, de devenir un athlète. C’est comme le rythme de la tournée : découvrir des publics différents, de tout donner à chaque fois. On tient parce qu’on adore ça, parce que l’énergie du show transcende l’éventuel manque d’énergie qu’on pourrait avoir. Ca te pousse à ne jamais t’endormir sur ta performance. Physiquement c’est chaud mais on est toujours content de l’avoir fait !


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