Texte et photos : Gilles Labarbe

Le “street art”, c’est un peu la tarte à la crème de l’art contemporain; récupéré ad nauseam pour vendre tout et n’importe quoi par des marketeux qui ne sont pas encore rendu compte que son âge d’or date d’il y a dix ans au moins, il reste toutefois source de découvertes, au détour d’une rue ou d’un click, pour celles et ceux qui veulent bien s’en donner la peine.
Parmi les vétérans de la scène belge, “Spencer”, de son nom d’artiste, est un Ardennais passé par Bruxelles et installé depuis quelques années à Liège, qui essaime ses pochoirs sur différents supports; des disques vinyles aux disquettes, en passant par les autocollants.
Après une petite séance photo dans un lieu abandonné bien connu de la communauté urbex et des graffeurs locaux, Spencer nous parle pochoirs, cinéma et chasse aux champignons.

Comment as tu commencé et quel est la signification de “Spencer”?
Vers la fin 2003, après avoir travaillé sur un petit film sur Denis Meyers qui est un pochoiriste assez connu à Bruxelles, ça m’a donné envie de démarrer.
Au début je n’avais pas de pseudonyme, j’avais vaguement tenté « VHS », et puis une fille qui m’avait interviewé pour un blog m’avait dit: « il faut que tu choisisses un nom, tu seras plus facilement trouvable sur internet, ou même pour signer tes pochoirs », et comme le pochoir que je faisais le plus souvent, c’était le personnage de « Eraserhead » (film mythique de David Lynch), qui dans le film s’appelle Henry Spencer, j’ai choisi Spencer.

Pourquoi ce personnage en particulier, est-ce qu’il signifie quelque chose pour toi ou bien c’est un choix avant tout graphique?
La première fois que j’ai vu ce film, je l’ai loué à la médiathèque, en louant en même temps « Videodrome » et « Scanners » de David Cronenberg, et j’ai regardé les trois films pendant la nuit.
Les films de Cronenberg étaient très bons mais « Eraserhead » m’a complètement retourné, je trouvais ça et génial et horrible à la fois. C’est un des films les plus horribles que j’ai vu. Du coup ça m’a marqué… et puis il a une chouette tête, et comme c’est un pochoir en une couche et que le film est en noir et blanc très contrasté, ça se prêtait bien à la découpe d’un pochoir.

(c) Photo : Gilles Labarbe

Tu utilises plusieurs supports pour peindre (vinyles, autocollants, disquettes)?
Les disquettes et les vinyles, c’est pour la démarche de récupération d’un matériau et pour le détourner de sa fonction première. En général, 95% des vinyles sur lesquels je peins sont des disques que je récupère à la poubelle, ou qui sont rayés ou c’est du Richard Clayderman! Les disquettes ça ne sert plus à personne, et donc plutôt que de les mettre à la poubelle autant en faire quelque chose. Sinon parfois je peins aussi sur du bois, des planches récupérées dans la rue, c’est toujours bien de varier les supports. Parfois je peins sur toile aussi, mais en général ce sont plutôt des commandes, je ne les fais pas pour moi. Par exemple j’ai fais des toiles qui ont servi d’illustrations pour un livre sur les dj’s bruxellois.
Pour le moment je fais beaucoup de vinyles, parce que les gens aiment ce format, c’est tout de suite plus accessible qu’une toile. Le fait que ça soit un petit format, les pochoirs se découpent plus vite aussi et puis c’est un objet de décoration.

Dans tes pochoirs on retrouve beaucoup d’influences cinématographiques, quel est l’origine de cette démarche et son sens?
Le cinéma, c’est une de mes grandes passions depuis que je suis petit. Pour le choix des sujets, en fait je me base beaucoup sur des images qui m’ont traumatisé quand j’étais petit, comme par exemple le double visage déformé qu’il y a dans « La chose » de John Carpenter. Sans même avoir vu le film, quand j’étais petit, l’image me terrorisait juste en voyant la jaquette de la VHS au video club.
Les jumelles de « Shining », à cause d’un court extrait qu’on avait vu, mon frère et moi, et qui nous avait fait peur. Donc j’aime bien me servir d’images de films d’horreur, mais c’est encore mieux si c’est des images qui m’ont terrorisé quand j’étais petit.

Pour toi est-ce que le street art et le graffiti sont éloignés ou bien tu sens qu’il y a un lien? J’ai l’impression que les années 90 ont plus été liées au graffiti et à la culture hip hop et à la suite de ça il y a eu une grosse explosion du « street art », est-ce que pour toi c’est lié?
Pour moi ça peut se mélanger, puis il y a plein d’autres techniques; des gens qui collent des objets qu’ils ont peint, il y a des gens qui font des installations dans la rue etc, ce n’est pas la technique qui donne le nom « street art », c’est juste le fait de faire de l’art dans la rue simplement. Et puis le pochoir a aussi une autre origine, c’est des gens qui peignaient des slogans politiques au pochoir, parce qu’ils n’avaient pas le temps de les écrire à la bombe.

Mais pour toi, le fait de le faire dans un lieu public alors que c’est possible d’exposer dans des galeries ou sur internet, est-ce que c’est une démarche différente?
Maintenant je le fais, exposer ailleurs que dans la rue, mais au début, c’était vraiment pour ça, pour les mettre dans la rue. Pour différentes raisons… le fait de remettre un peu de couleurs et de motifs dans des villes qui ne sont pas toujours forcément gaies. Par exemple à Bruxelles, où j’ai commencé, il y a toutes les fresques de Tintin etc, et on ne proposait pas beaucoup de choses différentes et autant je prenais du plaisir à voir ce que les gens mettaient dans la rue, autant j’avais envie d’y mettre mes choses à moi. Après toujours en respectant l’endroit sur lequel je peins, je ne vais pas peindre le volet d’une vieille dame, on essaie plutôt de peindre sur des palissades, dans des lieux abandonnés ou à la rigueur sur les bornes électriques grises qu’on voit un peu partout dans les rues. Je pense que peindre « illégalement » ne veut pas forcément dire manquer de respect à quelqu’un ou à sa propriété privée.

(c) Photo : Gilles Labarbe

(c) Photo : Gilles Labarbe

Le fait de travailler dans la rue t’a amené des opportunités?
Oui, par exemple un jour on faisait une fresque pour un restaurant dans les Marolles et pendant qu’on peignait, il y a quelqu’un qui est passé en se présentant comme un chef décorateur dans le cinéma et il m’a demandé de peindre un Eraserhead à l’arrière de son blouson et puis il a pris mes coordonnées en me disant qu’il allait me faire bosser sur un film en France. Je lui ai donné mon numéro sans du tout y croire et deux semaines après il m’a téléphoné, et j’ai travaillé sur les décors d’un long métrage avec Depardieu et Carole Bouquet etc… c’était vraiment un hasard qu’il me rencontre dans la rue, c’était une chouette expérience qui découlait du pochoir.

Plus tard avec la banalisation d’internet, ça t’a aidé aussi?
Internet aide beaucoup surtout que la plupart des gens souhaitent rester anonymes, donc rencontrer les gens c’est plus difficile et internet a été bien utile pour qu’on puisse se rencontrer, échanger des photos et monter des projets ensemble.
Sinon il y a eu Barcelone aussi, où là c’était un appel aux pochoiristes, c’était une sorte de réunion des pochoiristes d’un peu partout dans le monde, on était une centaine, et ça a permis de connaître les personnes derrière les noms qu’on entendait.

Tu as eu des pièces exposées aux en Italie et aux USA?
Oui, à Rome c’était une exposition sur les pochoirs sur vinyle donc là ça tombait bien.
Aux USA c’était quelques autocollants qui on été repris. C’était des gens qui avaient vu mes stickers sur flickr et à la base qui proposent des échanges; on s’envoie des stickers par courrier, et ces mêmes personnes se sont dit qu’ils allaient faire une expo de stickers et ils m’ont demandé pour mettre les miens et en ont exposé quelques uns dans une petite galerie à Los Angeles.

Tu réalises des « chasses aux vinyles » peux tu en expliquer l’origine et le principe?
A Bruxelles, avec des amis, on peignait déjà nos pochoirs sur des vinyles et on allait les coller dans la rue. Souvent, quelque temps après, on repassait et les vinyles avaient disparus ou même étaient cassés en deux, on pensait simplement qu’ils étaient enlevés. Et un jour, à une expo, on a discuté avec des gens qui aimaient nos pochoirs et qui nous disaient qu’ils étaient désolés d’avoir cassé certains de nos vinyles mais qu’ils essayaient en fait de les prendre pour eux. Il y a des gens qui collectionnent et qui essaient de récupérer quelque chose qui a déjà un peu vécu dans la rue, qui les prennent et les mettent chez eux. Je me suis dit qu’une fois que c’est dans la rue, on ne sait pas ce que ça va devenir et on le fait pour tout le monde, du coup pourquoi ne pas à ce moment là organiser des moments où je les donne aux gens, pour peu qu’on transforme ça en jeu et qu’ils partent les chercher comme une chasse aux trésors. Donc ce que je fais, c’est peindre une vingtaine de vinyles, je les numérote et je vais les cacher pendant la nuit.
Le lendemain matin, très tôt, je mets les indices sur internet et qui veut va les chercher, en général ça se passe bien, les gens sont contents et surtout maintenant, se réunissent après pour se montrer les vinyles qu’ils ont trouvé. Je crois que c’est mon père qui quand j’étais petit m’a donné le goût des chasses aux trésors et y a ça qui est resté, le côté aléatoire etc… j’aime bien aussi chercher des champignons dans la forêt, y a aussi ce côté, on ne sait pas ce qu’on va trouver ni en quelle quantité.

Comment on fait pour se renouveler dans le street art?
Je n’y réfléchis pas trop, je continue à découper des pochoirs parce que je n’en ai pas encore eu marre en dix ans, pour moi l’évolution que je vois c’est au niveau de la technique, parce que j’ai commencé avec un gros cutter dans du carton, avec des découpes grossières, après j’ai remplacé le carton par du plastique fin, le cutter par un scalpel, à découper plusieurs couches, à m’améliorer au niveau des détails et de la rapidité avec laquelle je découpe. Après au niveau des sujets que je découpe, je n’ai pas l’impression qu’il y ait une évolution. Si une image me plaît ou me touche personnellement parce que j’ai un lien avec cette image, sans trop réfléchir, je découpe. Evidemment mes pochoirs préférés, ça reste ceux qui véhiculent une idée, même si c’est pas les mieux découpés, ce n’est pas juste quelque chose de figuratif. Par exemple le cerf qui sort du triangle « attention au cerf », ou le pigeon avec un boulet de prisonnier à la place de sa bague d’oiseau. Là, j’ai fait un petit photomontage avant la découpe pour que le pochoir veuille dire quelque chose. D’un autre côté je ne fais pas non plus des pochoirs pour « faire réfléchir les gens » ou dire que ma manière de penser est la meilleure.

Il y a aussi des pochoirs qui ont une histoire particulière comme celui d’Adrienne Shelly
Adrienne Shelly, c’était une actrice américaine qui jouait dans des films indépendants, je l’ai connue parce qu’elle jouait dans plusieurs films de Hal Hartley qui est un réalisateur que j’aime vraiment beaucoup. J’avais déjà fait un pochoir d’elle sans même savoir la suite de l’histoire, parce que j’ai appris quelques mois après avoir fait ce premier pochoir qu’en fait elle venait de se faire assassiner de manière vraiment triste et brutale dans son appartement à New York. Du coup, je suis allé coller ce pochoir dans les rues et puis j’ai découpé d’autres pochoirs en partant d’autres photos et j’ai fait une série de plusieurs pochoirs d’elle. Jusqu’au jour où j’ai appris que la meilleure amie d’Adrienne Shelly et ses parents étaient très contents que quelqu’un fasse ça quelque part dans le monde et ça ça m’a vraiment fait plaisir. Mon ex-copine les a eu en contact à l’époque, moi je ne suis pas très vendeur et je ne les ai pas contacté, mais voilà j’aimerais bien un jour aller là bas avec mes pochoirs.
En fait le mari d’Adrienne Shelly a créé une association aux Etats-Unis qui aide à promouvoir les films de femmes réalisateurs, parce qu’Adrienne Shelly s’était lancé dans le réalisation avant sa mort. C’est vrai qu’encore plus aux Etats-Unis, ça reste encore un milieu fort masculin. Du coup ça serait super si un jour je pouvais aller mettre quelques toiles d’Adrienne Shelly dans leur couloir.

(c) Photo : Gilles Labarbe

(c) Photo : Gilles Labarbe

Tu a fait le portrait de beaucoup de personnes dont le destin a été tragique, par exemple tu n’a appris qu’après avoir fait le pochoir d’Henri Spencer que Jack Nance, l’acteur d’Eraserhead avait lui aussi été assassiné, tu es attiré par ces profils ou bien tu leur portes malheur?
S’il arrive quelque chose à Bruce Campbell (acteur principal dans “Evil Dead” de Sam Raimi), je me poserai des questions!

Tu as travaillé longtemps à Bruxelles, maintenant que tu es à Liège, est-ce que ça a changé quelque chose pour toi, est-ce que le lieu t’influence?
Je suis moins à l’aise pour aller poser des pochoirs dans la rue à Liège, il y a quelques graffs et pochoirs mais ils sont vite effacés et il n’y a pas trop d’espaces légaux où les gens peuvent s’exprimer comme il y en a maintenant à Bruxelles, je me dis que c’est moins bien admis que dans d’autres grandes villes et du coup je ne peins plus dans la rue.
Par contre, je me suis mis à refaire des chasses aux vinyles à Liège et ça faisait plusieurs années que je n’en avait plus fait. Là on est déjà au vinyle n° 120, la dernière série de 100 à 120, était une spéciale « films d’horreur ».

Comment font les gens pour être au courant de tes chasses aux vinyles et de ton actualité?
Pour le moment je travaille pas mal avec l’asbl Mix Toi-Même à Liège, qui sont assez motivés et qui m’aident à faire la promotion de mes expos ou des événements comme la chasse aux vinyles.

Pour finir, peux tu me donner, en vrac dix influences, tous domaines confondus?
Le noir et blanc, les films d’horreur et de série B, les animaux, la mort, David Cronenberg, John Carpenter, la nature, Dan Fante, Hubert Selby Jr. , mes parents.

Retrouvez les pochoirs de Spencer (et le travail d’autres artistes qu’il a photographié lors de ses pérégrinations) sur son flickr: http://www.flickr.com/photos/henry_spencer/

Spencer expose à Liège du 13 au 31 mai 2014 au Cupper Café ( http://fr-fr.facebook.com/cuppercafe )

Suivez les chasses aux vinyles et aux disquettes sur le site l’asbl Mix Toi-Même:
www.mixtoimeme.be (ou: https://fr-fr.facebook.com/mixtoimeme )

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