Avec lui, peu importe si on a raté les épisodes précédents. A chaque interview, Benoît Poelvoorde refait le film, avançant, tel un funambule, sans filet, se livrant sans compter. Mal à l’aise avec sa notoriété et jamais aussi heureux que devant la bibliothèque de sa maison- refuge de Namur, où il est né il y a plus de cinquante ans. Et où il réside toujours. Et puis, l’histoire de Mister Ben, c’est l’itinéraire d’un acteur, surtout. Chatouillé depuis plusieurs années par l’envie de se retirer d’un milieu auquel il n’a jamais eu l’impression d’appartenir. Mais qui s’amuse bien, quand-même, « dans ce métier qui permet de tout faire, mais alors vraiment tout ! »  

Alors, est-ce plaisant d’incarner Dieu au cinéma ?
« C’est génial ! Même si l’histoire veut que je m’en prenne plein la figure. Quand je parlais du scénario à mes copains, ils me disaient tous que j’étais malade de le faire, mais Jaco est un ami. Et c’est vraiment impressionnant de travailler avec lui. Je suis très content de ce film. »

Vous avez passé une partie de votre jeunesse dans des internats catholiques. Ce film a fait ressortir des choses en vous ?
« C’est une comédie, hein ! Pas de quoi philosopher ! Cela dit, oui, je me sens chrétien parce que c’est mon éducation. Et je ne crois pas que l’on puisse renier les choses qui vous ont fondé. J’ai été élevé par une mère très croyante et par des curés qui ne m’ont pas battu ni traumatisé, contrairement à tous les clichés à la mode, qui m’énervent assez. J’ai la foi. Je ne sais pas si je crois vraiment en Dieu. Mais j’aime l’idée qu’il soit amour. Je crois en tout cas en quelque chose. Quoi ? Je ne sais pas vraiment. « Aimez-vous les uns les autres », c’est la phrase la plus culottée du monde, non ? »

Fâché, mais gentil quand même. © Bettina Genten

Fâché, mais gentil quand même. © Bettina Genten

Un lien avec la spiritualité, ça peut aider à trouver un sens à l’existence ?
« Ça peut encombrer, aussi. Il faut arriver à trouver sa liberté. Parfois, je me dis que je me mets des barrières. Mais sans barrières, je serais peut-être le Diable ! (sourire) De toute façon, en tant qu’acteur, je devrais être damné. Les acteurs remettent en question la vie, la vérité et le mensonge, c’est donc assez logique qu’ils aient été excommuniés dans le passé. Il y aura un purgatoire spécial pour nous, parce qu’on aura eu trop de chance de notre vivant, et que l’on n’aura pas su en faire quelque chose de bien. On aurait dû s’indigner, plus fort ! Profiter de notre notoriété pour gueuler. »

Pas du genre à vous indigner facilement, vous ?
« C’est très casse-gueule de répondre à ça dans un hôtel confortable, de parler des réalités sociales quand on a le cul dans le beurre comme moi. Je pense qu’il vaut mieux fermer sa gueule. Vu les salaires que nous touchons, nous les acteurs, nous sommes les premiers à devoir nous écraser. Et puis, honnêtement, être comédien, c’est aussi une manière de ne rien foutre ! »

Et dans votre jeunesse, avant de devenir acteur, comment s’exprimait cette envie de ne rien faire ?
« Avec mes potes, on organisait des compétitions de sommeil. On avait même vu un film grec où des gens se laissaient mourir à force de dormir. Génial ! (rires) Dans ma jeunesse, c’était l’absence de combat qui rendait la situation intéressante. Et puis, il y avait le refus de l’autorité. Ça, je l’ai gardé. A une autre époque, on m’aurait sans doute catalogué dans les anarchistes de droite. En qui je me reconnais assez, je dois dire. »

Vous avez dit un jour que la Belgique avait le cœur à gauche. Pas comme vous, donc ?
« J’avais dit ça pour souligner une sorte d’automatisme politique qui fait que, sans se poser de questions, les gens considèrent que toutes les valeurs généreuses sont à gauche. Moi, je ne vote pas, donc ça m’est égal. Mais je ne trouvais simplement pas logique de considérer que la gauche avait le monopole des valeurs humanistes. »

Oublions l’engagement politique, que vous n’avez donc pas du tout. Quelles sont vos autres perspectives ?
« Je cherche… J’en suis déjà arrivé à me dire que le cinéma n’est pas toute ma vie. Après, il faut creuser, mais aussi garder à l’esprit que je ne veux quand même pas trop me fatiguer. J’ai aussi mon festival littéraire… L’« Intime Festival », dont la troisième édition s’est tenue fin août au Théâtre de Namur. Je suis de plus en plus passionné par la littérature. Aller à Cannes m’excite moins que de me poser dans une librairie pour y écouter un écrivain. »

On vous a découvert à Cannes en 1992, dans « C’est arrivé près de chez vous ». Ça semble loin, non ?
« Je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup changé. Je suis juste plus blasé… A cette époque, je me suis retrouvé à Cannes avant d’avoir eu le temps d’en rêver. La première chose que j’ai faite, c’était de me baigner dans la piscine pourrie de l’hôtel de « La Bocca », où je logeais. C’est un très beau souvenir. »

Quand on vous dit que vous incarnez une sorte de Wallonie qui gagne, vous adhérez ?
« Pourquoi je suis en tête de gondole ? Parce que j’ai une grande gueule ou que j’ai fait quelques films qui fonctionnent ? J’ai eu de la chance, j’en ai profité, c’est tout. J’ai été une sorte d’ambassadeur de la belgitude à Paris, oui… Mais là, avec tous les acteurs et musiciens belges qui ont cartonné à Paris, les Français ont compris depuis longtemps que je n’étais pas un cas unique. (rires) Au-delà du fait d’avoir cartonné en France, je suis surtout heureux d’avoir mis la Wallonie sur la carte du cinéma. »

Vous sentez un lien était avec les autres comédiens wallons qui se sont bien exportés. Comme Bouli Lanners, Cécile de France, Virginie Efira ou Olivier Gourmet, par exemple ?
« Au début, sans doute. Car cette petite communauté belge se retrouvait entre elle parce qu’elle se sentait mal à l’aise dans les hautes sphères parisiennes. Maintenant, par contre, il est intéressant de constater que tous les gens que vous citez, s’ils vivent en France une partie de l’année, ont conservé un pied-à-terre en Belgique. Et ça, ça en dit long sur notre volonté de ne pas nous faire bouffer. » (rires)

Conscient de son succès et de son statut très privilégié, et même s’il a récemment affirmé être moins « bankable » qu’avant, Benoît Poelvoorde n’éprouve aucun souci à parler d’argent… La preuve…

Combien gagnez-vous par film ?
« Tout dépend ! Mais entre 100.000 Euros et un million. Je sais, c’est indécent ! »

Pensez-vous que l’argent isole ?
« Pas nécessairement. Tout dépend de la façon dont on aborde la chose. Je crois que ceux qui vivent seuls dans leur tour d’ivoire l’ont choisi. Le but est de ne pas se focaliser sur son argent : si vous regardez un arbre en conduisant, vous foncez dedans. »

En vingt ans de carrière, si vous avez changé de classe sociale, avez-vous trahi vos origines populaires ?
« Non ! Je suis resté un plouc ! Les acteurs sont des parvenus. Ils veulent singer les riches. Mais vous aurez beau avoir la même voiture qu’un riche, vivre dans les mêmes hôtels, sortir avec les mêmes femmes, vous êtes un plouc et vous resterez un plouc. Les riches sont les riches et resteront les riches. Moi, je considère que j’ai une chance inouïe : je continue à faire la fête avec mon garagiste. Et c’est comme ça que je m’amuse le plus. »

Bref, le cinéma ne vous manquera pas quand vous arrêterez ?
« Non. Comme vous savez, j’y ai déjà souvent pensé. Mais je n’y arrive pas. Et ce n’est pas une question de pognon. En fait, je suis dans la peau du type qui cherche à quitter une soirée et à qui les autres convives disent : « Mais reste, reste encore un peu ! » Alors, je reste… » (sourire)

 

LE TOUT NOUVEAU TESTAMENT
de Jaco Van dormael
Actuellement dans les salles

Commentaires