Baloji, ex-Starflam dans une autre vie, aime revenir là où on ne l’attend pas trop ! Après un parcours tambour battant au sein du groupe, suivi de disques solo très recommandables, voilà qu’il réapparaissait dans un spot publicitaire pour Coca-Cola. Opportuniste ? Non ! Simplement réaliste !

Lorsque tu apparais dans le spot de publicité de Coca-Cola, tu as conscience que cela pourrait en heurter certains ?
« Certains vont évidemment trouver à y redire. Mais, d’un autre côté, il faut être réaliste. Mes albums solo m’ont permis de relativement bien vivre à leur sortie voici quelques années. Mais là, je suppose que tu as entendu parler de la crise du disque. (rires) Bref, la musique ne paie plus trop son homme. Il faut donc trouver d’autres débouchés pour gagner de l’argent, et pouvoir continuer à enregistrer des chansons sur le côté. Ce n’est pas parce que j’ai collaboré avec Damon Albarn de Blur, ou été rejoint sur scène par Bono de U2, que je suis riche, loin de là… Et puis, cette pub était cohérente avec mon univers. »

C’est-à-dire ?
« C’est moi qui en ai signé le texte final. Et le message principal du spot selon lequel le bonheur est quelque chose qui se choisit est assez en phase avec « La Sonora », l’un des morceaux emblématiques de Starflam. Lorsqu’on dit : « Ta vie est c’que t’en fais ! ». Après, oui, j’ai gagné de l’argent. Mais il en faut, non ? Qu’on le veuille ou non, le hip-hop est une culture capitaliste. Mais cela n’empêche pas que même si tu vis dans un monde capitaliste, tu peux avoir une meilleure répartition des richesses. L’opposition frontale, est-ce qu’elle a créé une amélioration ces dernières années ? Les riches sont encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres. Je pense qu’il faut passer à d’autres techniques de combat. Mais oui, bien sûr, le rap est un business. »

C’est cet aspect « business » trop extrême qui t’as fait quitter Starflam en 2004 ?
« Après notre album « Survivant », nous n’avions plus de manager, donc on se gérait nous–mêmes. La démocratie dans un groupe, je ne pense pas que ce soit possible… (sourire) On n’a jamais eu de leader, quelqu’un qui prenait les décisions. Le fait de s’être réparti les tâches a tout rendu très difficile, c’était ingérable. On ne peut pas être joueur et entraîneur en même temps. De plus, je pensais avoir tout dit… On a connu le succès avec « Survivant », puis l’échec avec « Donne-moi de l’amour », et ça a encore compliqué les choses. »

Ekoué définissait le rap de son groupe La Rumeur comme « mêlant l’insurrectionnel à l’intime ». A première vue, ton parcours témoignerait plutôt d’un passage de l’insurrectionnel dans Starflam à l’intime dans ta carrière solo, avec des textes très personnels, non ?
« Avant tout, je ressens mes chansons en solo plutôt comme un exercice littéraire, suivant un cheminement, avec un début et une fin, chaque épisode servant à compléter l’autre, avec des ramifications à chaque titre. Ensuite, intime, oui, bien entendu. Parce que tout est basé sur le « je », c’est très personnel. Mais insurrectionnel, non, de fait. Je ne suis plus dans ce truc-là. »

Mais tu l’as été à une époque !
« Oui, bien sûr, je l’ai été. Mais, pour être très honnête, j’ai un problème avec beaucoup d’artistes qui ont des positions « antipolitiques », parce qu’elles ne sont presque jamais cohérentes de A à Z. Pendant les dernières années avec Starflam, j’ai rencontré beaucoup de gens qui étaient sur la scène punk, sur la scène alternative, des altermondialistes. Qui, eux, m’ont appris énormément de choses sur ce qu’est la vocation politique, jusqu’où tu peux aller, jusqu’à quel point tu peux concrétiser ton mouvement et être cohérent. Et nous, on ne l’était pas. Quand t’es signé par une grosse firme de disques comme EMI, ce qui était notre cas, tu n’es pas au bout de ton truc. »

Et tu en as pris conscience il y a peu de temps ?
« Non, ça fait déjà de longues années, juste à mon départ du groupe, en fait. Et à côté de ça, il y a des expériences, comme ce spot avec Coca-Cola, qui font que j’ai pris conscience, par la force des choses, que je me plaçais du côté des privilégiés. Du côté de ceux que l’on sollicite pour bosser. Plus que jamais je l’affirme : je fais partie des privilégiés. Donc effectivement, mon rap conscient et insurrectionnel… je relativise. Parce pas loin de chez nous, il y a des pays où les mecs gagnent dix dollars par mois et le litre d’essence est au même prix qu’ici. »

Avec Starflam, dans « Ils ne savent pas », en 2003, tu parlais de ton « instinct de rébellion plein de contradictions »… ?
« Voilà, je suis à fond là-dedans, et je l’étais déjà à l’époque. C’est pour ça qu’avec certaines personnes du groupe, je ne m’entendais pas. Moi, j’étais « un antimondialiste qui bouffe au MacDo ». Je l’assume jusqu’au bout. »

Plus largement, quel regard portes-tu sur le rap francophone actuel ?
« Je trouve qu’il y a de très bonnes choses. Après, le français est une langue exigeante, et c’est une musique qui demande un certain acquis, un certain bagage. Quand tu as fait rimer « rue » avec « garde-à-vue », il faut pouvoir te renouveler et raconter d’autres choses. » (rires)

On le sait peu, mais Baloji est aussi un grand fan de foot, et surtout des Rouches !
« Je trouve que c’est un club qui vibre. Je vis une histoire d’amour avec le Standard. Bien sûr, on parle d’un petit championnat européen, avec un niveau pas extraordinaire. Et je conçois parfaitement que la Jupiler League ne fasse pas trop rêver. Je trouve simplement qu’il y demeure une certaine émotion. Quand le Standard a été champion, c’était la folie dans la ville, une hystérie un peu similaire à celle qui s’est emparée de Marseille quand l’OM avait de nouveau remporté le titre. Finalement, il existe un peu une sorte de rivalité Paris-Marseille chez nous aussi, entre Anderlecht et le Standard. »

Quand on se transporte en Afrique, comment expliques-tu cette faiblesse du foot congolais ?
« C’est hélas un peu à l’image du pays. Tout manque : les infrastructures, l’accompagnement du sport de haut niveau… tout le contraire de pays voisins. Comme le Cameroun, notamment. Peut-être que cette faiblesse s’explique également par le manque de sportifs qui ont marqué l’histoire, tel Samuel Eto’o. Je ne vois pas trop de grands joueurs congolais en activité aujourd’hui. C’est dommage. Car, sur place, le foot existe puissamment. Dans ma ville natale, Lubumbashi, il y a un grand club, l’un des plus importants du pays. »

C’est peut-être aussi à cause de cette ruée vers l’Europe des jeunes joueurs africains que le pays se vide de ses bons éléments. Le mirage occidental est d’ailleurs une thématique assez présente dans tes textes…
« C’est la logique actuelle du mirage européen. Et en même temps, en face, tu retrouves des clubs qui pratiquent le système du prorata. Ils importent quinze joueurs en espérant en garder un ou deux qui vont passer l’hiver, dans tous les sens du terme. C’est implacable, comme toutes les inégalités économiques. Je sais dans quoi, dans quel état d’esprit, sont tous ces jeunes dans les centres de formation en Afrique. Si la notion d’eldorado européen a un sens, le modèle le plus symptomatique s’incarne dans le foot. Et comment les contredire, quand tu vois que le foot européen écrase tout ? Que c’est là que se trouvent les plus grosses équipes, l’argent, les infrastructures, les opportunités ? Et que pour rentrer en Europe, le ballon s’avère désormais la clé la plus simple ? Honnêtement, c’est dur d’imaginer un renversement de tendance. Surtout que les championnats émergeants se situent quand même dans des états qui possèdent une économie stable et dynamique. »

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