Village du Livre et pointe du Triangle d’Or de la Framboise, aimant à scouts, à promeneurs en k-way et à cyclistes hollandais, Redu pourrait être à la Wallifornie ce que Las Vegas est au rêve américain : un Soleil, une Source, un Enfer. Reportage sous influences, forcément un peu raté.

Nous étions quelque part du côté de Warisoulx quand la mauvaise humeur a commencé à nous travailler. Je me souviens que j’ai dit quelque chose du genre : « Mais arrête, ferme ta gueule, t’y connais rien ! C’est un putain de drill de flic, un truc qu’on leur enfonce dans la tête à l’école de police pour assurer leur sécurité. Quand ces salopards arrêtent quelqu’un, ils veulent que les mains des gens restent immobiles pour ne pas à devoir s’en préoccuper. Pourquoi penses-tu qu’ils ont des putains de menottes, d’ailleurs ? C’est complètement con de penser que ce flic a exigé de cette bonne femme qu’elle éteigne sa cigarette pour simplement l’humilier. Ca le rendait juste complètement parano de voir bouger continuellement ses mains et c’est quand même un peu normal dans un contexte aussi tendu. » Je ne sais pas d’où je sortais ça mais en tant que fils de flic à la retraite, j’espérais pouvoir faire croire à ma compagne que j’avais quelque autorité dans la façon dont fonctionnent les policiers en intervention. De toutes façon, nous nous disputions depuis le matin, depuis qu’elle avait critiqué ma façon de faire la vaisselle, m’accusant de ne rien rincer et donc de nous empoisonner, puisque dès la prochaine utilisation de la poêle, nous ferions cuire notre nourriture dans des particules de savon. C’était l’un de ces jours où l’agressif succède au passif, où lorsque nous finissions par vraiment écouter ce que déblatérait l’autre, ce n’était que pour trouver la faille dans le discours et y sauter à pieds joints. Pour ne rien arranger, j’avais petit-déjeuné d’une boisson énergisante et de 4 viennoiseries industrielles hautement chargées en sucre. Un rush à rendre plus fou qu’un mutant montagnard équipé de machettes. Je pouvais presque voir le ciel empli de gigantesques chauves-souris qui fondaient et piquaient sur la voiture avec des cris perçants.

Nous filions sur la E411 vers Redu, le Village du Livre, un patelin où je n’avais jamais mis un pied, dont je ne savais pas grand-chose, mais qui me faisait fantasmer depuis des années.

© Aline Decat

© Aline Decat

« Dans le meilleur des cas, avais-je expliqué à mon amoureuse, ça sera comme se balader dans un entrepôt Amazon ou dans cette fameuse librairie de Los Angeles qui fait un pâté de maison entier. On trouvera tout ce qu’on aime : des Ottolenghi à 3 euros et des ouvrages savants d’histoire médiévale pour toi, les éditions originales du Transeperceneige à prix massacré et tous les Valérian & Laureline que je traque depuis des années, entre autres goodies. Dans le pire des cas, ça sera blindé de vieux poivrots en vestes de pêche qui kiffent les bouquins sur l’Offensive Von Rundstedt et les illustrés sur les uniformes de l’Afrika Korps. Quoi qu’il en soit, ma chérie, n’oublie jamais mon leitmotiv de travail : tout ce qui est mauvais pour nous est bon pour l’article. Mais j’ai confiance. Now m’a chargé de dégotter l’âme de la Wallifornie et tu n’es pas sans savoir qu’une âme grandit principalement par la lecture. Je pense donc que Redu est une Source, un Soleil, une Grande Lumière Originelle, l’Alpha & Omega du Pays Wallon. »

« Mouais. Je pense surtout que ce trip va être nettement plus Guy Lemaire qu’Hunter Thompson », m’avait-t-elle répondu.

La dernière colonie des Pays-Bas

On s’est garé devant l’église, where else ? Malgré qu’on était fin juillet, il pleuvait, ça caillait et le ciel était de la même couleur que dans le film The Road. « Je veux un café », a-t-elle ordonné. Des scouts venaient d’envahir la taverne la plus proche et on est allergiques aux scouts. On s’est donc rabattu vers un troquet minuscule qui tenait bien davantage de l’antre de la framboise que du bistrot. On y vendait des confitures, des sirops et des liqueurs. Une production « tellement peu chargée en sucre qu’elle pouvait se vendre en pharmacie », annonçait un petit panneau. Plus par esprit de contradiction que par réelle envie, j’ai commandé un Coca-Cola en plus du caoua de ma compagne. On s’est assis, prêts à s’empoigner, mais à la table à côté, on a vu nos premiers Hollandais. Des cyclistes aux dents blanches et aux mollets taillés comme ceux de Joop Zoetemelk, mais des cyclistes visiblement épuisés, au bord de la crise de nerfs. « Les Zollandais, ils ont perdu l’Indonésie et le Suriname mais il leur reste une dernière colonie :les Ardennes Belges », ai-je persiflé. Je ne sais pas si c’est le café ou mon irrésistible racisme mais le visage de mon amoureuse s’est soudainement éclairé d’un sourire radieux annonçant la fin de l’orage ménager. On retrouva définitivement notre belle et tendre complicité alors que l’une des Hollandaises poussait soudainement un petit cri d’animal ayant avalé un gland de travers, avant de se précipiter hors du bistrot en courant. « Elle vient de voir le reflet d’une pièce de 20 cents sur la chaussée », ai-je dis, faisant éclater de rire celle qui m’aurait étranglé sans remords encore quelques minutes auparavant. C’était en réalité plus con encore : le vélo de la Hollandaise avait lentement glissé le long de l’arbre sur lequel elle l’avait appuyé et gisait maintenant dans une grosse flaque de boue. Nous étions aux anges, à nouveau amoureux comme au premier jour.

© Aline Decat

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Redu, 400 habitants paraît-il, n’est le Village du Livre que depuis 1984. Sur Wikipédia et probablement sous la dictée de l’Office du Tourisme de Libin, la commune dont Redu fait partie, on peut lire que « ce ne sont pas moins de deux kilomètres de rayonnages qui s’offrent aux lecteurs dans les différentes librairies du village ». Je n’ai pas été jusqu’à mesurer mais je pense néanmoins que c’est un petit peu exagéré. Ce n’est un secret pour personne : Redu va mal, Redu se meurt même. Des librairies ont définitivement fermé, des enseignes jadis prestigieuses sont à vendre. Elles étaient encore une trentaine il y a quelques années mais il n’en reste aujourd’hui qu’une quinzaine, qui n’ouvrent en principe que le weekend et même pas forcément tous les jours durant les vacances. Chaque année, la Fête du Livre (en avril) et la Nuit du Livre (en août) attirent bien encore un peu de monde mais ces évènements sont bien évidemment tributaires d’une météo régulièrement capricieuse et, il faut bien l’admettre, n’ont en aucune façon la belle réputation que peuvent avoir le Festival du Livre de Hay-On-Wye, le village gallois dont s’inspire Redu, ou la Sant Jordi de Barcelone, cette fête catalane qui chaque 23 avril transforme les Ramblas en librairie géante. A Redu, au moment de faire le bilan de la Nuit du Livre, on est désormais très contents avec 50 exposants et quelques milliers de personnes. Au moment d’ausculter ce désarroi commercial, on accuse sinon les suspects habituels : Internet, le manque d’intérêt des jeunes pour la lecture, les smartphones, les tablettes et la crise économique. Angela Merkel et le FMI, pas encore, mais ça ne saurait tarder.

La France Orange Mécanique et le newage tantrique

Si je n’ai à vrai dire qu’une idée assez vague de ce que l’on fourre réellement dans la caboche des bleus-bites de l’école de police, je pense par contre détenir une certaine expertise du monde des librairies. C’est que ça fait plus de 35 ans que je passe un temps dingue dans les grosses enseignes du livre mais aussi chez les petits indépendants, les soldeurs, les bouquinistes, Oxfam, les brocantes, les charity shops britanniques… Je ne m’intéresse pas aux raretés, aux beaux livres, aux objets de collection, aux cotes mais j’ai l’oeil, me dit-on souvent, et quand on a l’oeil, c’est que les yeux ont justement longtemps traîné sur des kilomètres et des kilomètres de rayonnages un peu partout en Europe, du moins dans les pays où l’on publie des choses dans les langues que je comprends. L’oeil repère des constantes. Il me semble par exemple établi que chaque soldeur dans le monde a sa dizaine de Dan Brown en stock, un seul épisode des Chroniques de San Francisco et une novelisation par Alan Dean Foster d’un classique du cinéma SF des années 80. Les oeuvres de Frison- Roche et Naipaul sont généralement à 50 cents. Chester Himes est depuis quelques années l’objet d’un tel culte que ses bouquins qui prenaient jadis la poussière sont aujourd’hui introuvables, du moins en version française.

Les titres, l’état des livres et leurs prix permettent généralement aussi d’avoir assez vite une idée précise de ce qui se trame derrière l’oreille du libraire, quelles sont ses filières, ses motivations, ses passions réelles et même ses penchants critiquables et politiques. C’est à vrai dire ce qui m’a le plus frappé à Redu, ce qui m’a même attristé. Cette impression que beaucoup de ces librairies (pas toutes) étaient en fait des mouroirs à bouquins. J’ai vu traîner ici des livres que les soldeurs de Bruxelles refusent de vous acheter quand vous en amenez des caisses, qui n’intéressent même plus personne au Marché aux Puces. Des exemplaires de polars de gare signés Ellery Queen et Jerry Cotton que je n’avais plus croisé en librairies depuis au moins 30 ans et je n’exagère même pas. Des bédés de mecs qui prestent chez Dupuis comme des fonctionnaires, des trucs potaches avec beaucoup de cul mais du cul à faire débander, même quand on vient d’avaler un demi-tube de Viagra. Du new-age tantrique, des bouquins de cuisine expliquant les tomates mozzarella. La France Orange Mécanique de Laurent Obertone. Des livres illustrés sur les uniformes de l’Afrika Korps et l’Offensive Von Rundstedt mais pas vraiment de vieux soûlard en haut de pêcheur pour les acheter. Le temps qu’on est resté à Redu, nous n’étions en fait qu’une petite dizaine à flâner d’une librairie à l’autre. Des couples, généralement. J’ai assisté à une seule transaction. Un type moitié hippie moitié crevard a acheté « Le Ventre de Paris », le « Zola qui lui manquait ». Tant qu’à évoquer Zola, accusons. La plupart de ces librairies ne sont pas franchement cosy, éclairées au néon blafard, assez poussiéreuses, rangées à la pelle.

© Aline Decat

© Aline Decat

Dans la plupart, les livres sont surtout chers. Exemple : j’ai payé 4 euros un exemplaire de poche aux pages déjà bien jaunies du Brighton Rock de Graham Greene, une édition Penguin Books de 1987. Or, 15 jours plus tard, aux Petits Rien de Bruxelles, je tombais sur le même bouquin, dans une édition plus récente, en meilleur état, pour moins de la moitié de ce prix. Autre exemple : quand le prix officiel d’un livre de cuisine joli et lourd mais pas du tout rare sorti en 2002 était alors très officiellement de 35 euros, soit le prix affiché au-dessus du code barre du quatrième de couverture, ça ne se fait absolument pas de le proposer en seconde main à 29 balles presque 15 ans plus tard. Quand on pratique de telles enroules, comment s’étonner de la désaffection du public, la volonté de survivre n’excusant pas tout ? Pas la peine d’accuser les tablettes, les smartphones, Amazon, la télé-réalité et les jeux vidéo quand on a un stock pas vraiment formi-formidable, une tarification inadéquate et quand même souvent l’impression que le client dérange le personnel des boutiques s’il ne dégaine pas son portefeuille en moins de cinq minutes. Un jour, il n’y aura plus que de l’horeca ici, s’est plaint dans la presse un libraire, résumant bien le sentiment général. Quand on se trouve au milieu de magnifiques forêts, de pistes de cyclo- tourisme assez sensationnelles et de routes bien asphaltées où roadtriper tranquillou, c’est peut-être malheureux pour la lecture mais surtout nécessaire pour le tourisme et l’économie locale. Les scouts, les promeneurs en k-way et les cyclistes hollandais aiment surtout une tarte à la framboise ou un verre d’Orval, un peu moins les illustrés sur les uniformes de l’Afrika Korps.

 

L’offre, la demande, tout ça. Il doit bien vous rester un exemplaire de Karl Marx sous les cartons de bandes dessinées d’infirmières à gros nénés, non ?

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