Etant donné que je suis certain que vous aurez admiré les photos avant d’entamer votre lecture, laissez-moi commencer par vous dire que ces clichés sont garantis à 100% sans retouche numérique. Non, pas de Photoshop ou quoi que ce soit dans le genre. Comment est-ce possible ? Avec le light painting, tout ce que vous voyez sur ces pages est possible sans trucage digital. J’ai eu l’occasion d’interviewer leur auteur, encore fraîchement auréolé d’une 6ième place mondiale aux « International Light Painting Awards« , qui va vous expliquer tout ça.

Qu’est-ce que le Light Painting (LP) ?

Le principe de base est une seule longue pose photographique. Pendant cette longue pause (souvent réalisée dans le noir) on se sert, en gros, du même principe que la peinture, sauf qu’on utilise un canevas noir et qu’on va illuminer les parties désirées, parfois plusieurs fois, de couleurs différentes, de diverses manières, pour construire une image. Donc, ça s’éloigne un peu de la photographie traditionnelle dans le sens où on ne révèle que ce qui est éclairé et on choisit ce qu’on veut éclairer et comment on l’éclaire. Tout ce qui produit de la lumière est bon à prendre : des bandes LED, des spots de chantier, des lasers, des lampes de poche équipées de filtres, des briquets, du feu, des bougies, des néons, des smartphones, … il n’y a pas de limite. En photographie traditionnelle, les choses sont ce qu’elles sont et il faut faire avec la lumière qu’on a. Ici, c’est plus créatif, on part de zéro.

Justement, le LP est-il un art ou une technique ?

C’est les deux, comme la photographie. Le LP peut être utilisé comme simple technique pour améliorer le rendu d’image en éclairant certaines parties, pour équilibrer les éclairages entre lumière naturelle et coins pas éclairés. Tout ça est possible en photo traditionnelle sans utiliser l’esthétique ou les codes artistiques du LP qui, eux, forcément, sont basés sur la technique, mais développe souvent des sujets très colorés. Il y a un côté créatif dans le sens où on se contente rarement d’éclairer un objet tel qu’il est. On l’interprète à sa sauce, soit avec des couleurs différentes, soit avec des effets de lumière différents. On joue à créer sa propre réalité plutôt que de simplement constater sa nature et de la photographier.

C’est donc les deux. C’est une technique qui peut être utilisée sans autre objectif. Il y a par exemple des photographes spécialisés en immobilier de luxe qui utilisent les techniques de LP. Ils ne sont pas du tout dans la logique artistique du LP mais en contrôlant l’éclairage des différentes parties d’une maison et en recomposant toute l’image (par Photoshop, notamment), ils arrivent à obtenir un éclairage parfait, impossible naturellement, d’une maison qui donne finalement l’impression d’une visite à Disneyland, une maison parfaite.

Moi je travaille dans une logique où rien n’est ajouté ou supprimé en post-production. Tout doit être fait devant l’objectif. Aucun œil humain observant la scène ne voit le résultat final. C’est ça le grand plaisir du LP pour moi. Il faut attendre qu’on coupe la pose et là, dans l’appareil photo, apparaissent toutes les opérations réalisées, additionnées et composent le tableau créé.

Comment se passent tes soirées LP à partir du moment où tu sors de chez toi ?

Déjà, je charge le coffre de ma voiture. Y a beaucoup de matériel, l’air de rien. Ce n’est pas que ça en demande beaucoup mais j’aime bien avoir le choix des outils donc j’en prends plein avec moi. On se donne souvent rendez-vous dans un endroit abandonné, la nuit, pour avoir la paix, tout simplement, mais aussi pour qu’il fasse sombre, avec le moins d’éclairage artificiel possible. Des endroits où il n’y a rien qui risque de brûler aussi… c’est plus pratique pour utiliser nos feux d’artifice – une de mes marottes.

Voilà, ça commence comme ça, on se fixe un rendez-vous, et puis soit on a des idées à l’avance, ça arrive, soit, plus souvent, on improvise sur le moment, on teste des outils et on regarde ce que ça donne.

Quand j’ai commencé le LP ici en Belgique, en 2012, il n’y avait personne qui en faisait ou presque. J’ai d’abord cherché d’autres light painters. Je m’attendais à en trouver d’autres. Et en fait il n’y avait personne. J’ai donc appris sur des sites américains. J’ai commencé tout seul puis avec deux trois potes que ça intéressait. J’ai ensuite été contacté par des gens qui voulaient venir pour tester le truc, voir comment ça se passait. Et donc il y a eu comme ça une petite communauté qui s’est construite au fur et à mesure du temps. En fait, plein de personnes sont venues apprendre le LP avec moi. Non pas de moi mais avec moi. J’apprenais en même temps qu’eux. Simplement, j’avais une toute petite longueur d’avance.

Pourquoi « Palateth » ? D’où te vient ce pseudo ?

C’est un très vieux pseudo qui vient du tout début de ma carrière professionnelle où on jouait à des jeux en réseaux pendant le temps de midi au bureau. On devait choisir un pseudo pour jouer et j’ai choisi « Palateth » pour ne pas qu’on me tire dans la tête. Je l’ai gardé par la suite parce que c’est aussi « ne te prend pas la tête ». Fais les choses au lieu de les réfléchir, de les anticiper, de te dire « si je fais ça, ça va poser problème », etc. Non, fais les choses, ne te prend pas la tête, on verra après.

Fais-tu figure de puriste dans le milieu du LP parce que tu n’utilises pas du tout Photoshop en post-prod ou justement non, le LP, c’est ça, absolument pas de post-prod et uniquement la pose ?

C’est uniquement une seule pose, y a des tolérances, disons, pour autant qu’on ne s’en cache pas. Si quelqu’un veut utiliser différentes couches dans Photoshop ou combiner des choses digitalement, tant qu’il le dit et qu’il n’essaie pas de faire croire qu’il a tout fait devant l’appareil photo, y a pas de problème. Ce n’est pas un art figé dans ses règles. C’est vraiment un truc dans lequel chacun fait un peu ce qu’il veut.

Il n’existe pas encore les classiques et les modernes ?

Ah ben si, y a toujours ça partout ! (rires) Il existe les orthodoxes du LP : les adeptes du « SOOC« , « Straight Out Of Camera« . Avec eux, la photo est prise et envoyée sur les réseaux sociaux directement par wifi sans la moindre édition. Pas d’équilibrage des couleurs ou quoi que ce soit, c’est exactement ce qui sort de l’appareil qui est balancé. Etant donné que l’appareil digital modifie quelque peu les couleurs, certains y trouvent à redire, etc. Les puristes parmi les puristes utilisent les clichés Polaroïd parce que là, y a pas de doute, c’est clair, ce qui sort de l’appareil, c’est ce qu’on a pris. Mais ce sont des règles qu’eux-mêmes s’imposent. Il ne s’agit pas d’un dogme absolu que chacun doit respecter.

Maintenant, il y a une gymnastique intellectuelle à exercer pour trouver comment on peut tout faire en une seule prise. Ça fait partie du plaisir. Ça a l’air d’une règle très contraignante mais c’est surtout un plaisir de rechercher une solution : par exemple, comment avoir des étoiles dans le ciel et en même temps du feu, ce genre de choses. Le plaisir est de jouer avec les contraintes pour obtenir un résultat qui m’amuse.

D’où vient le personnage de « La Mort » ?

J’adore ce personnage… j’essaie de le représenter dans l’esprit de Pratchett. C’est le premier personnage que j’ai « construit » en achetant un masque, en me procurant une faux, etc. C’est un personnage amusant à utiliser et aussi un peu touchy puisque la mort ne fait pas rire tout le monde… chacun en a une version très personnelle. Ce que j’aime dans ce personnage de Pratchett, c’est son côté « humain ». Il essaie de comprendre ce qui se passe.

Es-tu frustré que les profanes ne comprennent pas la difficulté de la technique que tu mets en place ou es-tu heureux d’émerveiller avec cette technique ?

Je suis plutôt heureux. Y a plein de gens qui pensent que c’est du Photoshop. Quelque part, je suppose qu’il s’agit d’un compliment. Quand on explique que, non, ce n’est pas de la retouche photo, que tout a été fait devant l’objectif, ils demandent comment c’est possible. Et là, effectivement, après leur avoir expliqué, ils sont beaucoup plus admiratifs que si on leur avait répondu, oui, c’est du Photoshop. J’aime bien que les clichés claquent, avec un côté « eye candy« , des couleurs bien saturées, …

auteurLa Wallifornie, ça t’inspire quoi ?

Le concept est particulier. Evidemment, dans le cadre du LP, j’ai une vision de la Wallifornie un peu spéciale : des lieux abandonnés… soyons honnêtes… ça ne manque pas chez nous. Ça attire le touriste. (rires) Ma conception de la Wallifornie, c’est faire avec les choses comme elles sont. Là où d’autres light painters vont utiliser un merveilleux bord de mer, un paysage de montagne ou une magnifique campagne avec un ciel étoilé, moi je fais avec les spécialités locales, à savoir les trucs abandonnés. (rires) C’est notre paysage. Le LP arrive à dédramatiser cet état de fait, je trouve. Ils ne sont plus abandonnés, on les utilise pour faire des photos déjà. C’est bien. C’est un point commun qu’on partage avec les Urbexers (NDLA : cf. NOW#1), les lieux ne sont plus si abandonnés que ça. Et on peut un peu les faire revivre avec le LP.

Nous arrivons déjà à la fin de cet entretien… as-tu quelque chose à ajouter ?

On m’a déjà demandé : « C’est quoi le LP pour toi » ? Pour moi, le LP, c’est du fun. Un truc que je fais pour me marrer.

Merci pour cet entretien Palateth.

Deux liens si vous souhaitez en voir plus : https://www.flickr.com/photos/palateth http://500px.com/palateth

Photo de couv’ :
Titre : Corridor
Modèle : Tyler
Assistant : Pol Lution

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