seanIl est marrant Sean Penn. En particulier quand il accorde des interviews-fleuve à des magazines torche-cul en parlant de la violence. Il a avoué avoir regardé des vidéos de décapitation de l’État Islamique. Pas pour le fun, il a peur le bougre. Il ne flippe pas à propos des terroristes, il a peur d’être anesthésié par la violence. Logique ? Absolument pas ! Par contre, je peux lui filer une bonne adresse sur le web. Un coin secret, un repère de vauriens, un coupe-gorge virtuel dans lequel je me suis réfugié il y a quelques années déjà. Entre nous, on l’appelle le « Ghetto ».

Accessible uniquement sur invitation, le groupe comporte une centaine de membres. Ici, les règles sont simples. On ne signale pas, on ne reposte pas et surtout on balance les pires insanités possibles. Certains l’ont compris tout de suite, d’autres comme moi, ont mis un peu plus de temps pour trouver leur place. Lancé dans cet univers, les balbutiements sont rudes. Je me souviens avoir posté mon premier lien, avec fébrilité, car il impliquait des nichons de vieille. J’en avais presque honte et en même temps, il n’y avait que là que je pouvais le faire. Partagé entre le dégoût, l’excitation et paradoxalement la sérénité car je savais qu’ici on ne me reprocherait pas le contenu que je partageais. Cependant, je fus vite rappelé à l’ordre par un certain Roberto, membre charismatique du groupe. « R », me rétorqua-t-il laconiquement. A mes débuts, j’ignorais ce qu’était un « repost » et j’étais loin de me douter que ce simple commentaire allait causer de grosses disputes au sein de ce groupe de misfits. En effet, le repost a quelque chose d’humiliant, il permet de juger un individu et sa capacité à dénicher les bonnes vidéos. Certains en ont chié dès le commencement. Denis est arrivé il y a à peine un an et a dû se faire une place parmi cette communauté très solidaire et quelque peu inclusive. « Effectivement, je pense qu’ils ont compris qu’ils n’avaient pas affaire à n’importe quel type. Entre montage, clashs et punchlines je sais les assaisonner avec de bonnes réparties », balance-t-il. Il était loin d’être le seul à être mis à l’épreuve.

C’est autour de pizzas, bières spéciales et dans une ambiance enfumée que je rejoins Antoine chez lui. Coïncidence des coïncidences, il s’avère que je l’ai rencontré sur le parking d’un centre d’information à Katerine, dans le nord de l’Australie, il y a un peu plus d’un an. C’est en discutant avec que j’ai réalisé qu’il était dans le Ghetto. Depuis lors, nous sommes devenus potes et continuons à nous échanger des images et autres vidéos complètement barrées. Cette fois-ci, on s’est installés devant l’ordinateur et on a causé de ses débuts difficiles dans le Ghetto. « Je pense que j’avais pas tout compris au début. Je répondais et me justifiais à des feintes que je ne comprenais pas. Je dirais que je suis rentré dans le jeu à partir du moment où j’ai compris qu’on disait ce qu’on voulait et qu’on s’en foutait. On laisse les ressentis de côté sur le Ghetto ou bien on quitte vite le groupe. Ça pourrait s’apparenter à un petit bizutage ». Une nouvelle bière s’ouvre, une vidéo s’enchaîne dans laquelle une femme avec de multiples bras se fait pisser dessus par huit mecs. On se marre et on enchaîne comme si de rien n’était. Il faut dire qu’on en a vu pire tous les deux. On poursuit notre moment nostalgique en nous replongeant dans l’ancien Ghetto, un groupe laissé à l’abandon après avoir été infiltré par une bande de fragiles. En repassant quelques publications, on repère des commentaires où Antoine en prenait plein la gueule. Au final, il est toujours là et fait partie des membres les plus actifs dernièrement. « On peut dire que je suis un peu rodé, j’ai pris sur moi et j’ai tenté de dire moins de conneries. De réfléchir à la répartie. En fait, c’est les moments où il y avait genre cent commentaires et où on discutait qui m’intéressaient peut-être le plus ».
candide
Quant à moi, aussi loin que je me souvienne, après quelques essais infructueux, je finis par trouver une certaine place. Je ne savais pas encore quel type de post était le plus apprécié, alors je cherchais une combinaison de termes. « Fucking – dead – animal ». Pourquoi ? Parce que c’est putain de répugnant tout simplement. J’avais surtout envie de montrer de quoi j’étais capable. Et là, j’ai continué à développer mon univers à travers ces combinaisons improbables de mots. Cereal – Ass – Fat ou Crippled -Midget – Orgy. Peu à peu, j’ai remarqué que mes trouvailles m’apportaient des likes et une certaine reconnaissance. Cependant, je n’étais qu’une fraude car mes publications n’avaient aucune âme, aucune finesse. Contrairement à ce que je pensais, le Ghetto n’était pas que trash et vulgaire. Au-delà des de photos d’hommes moustachus ventripotents qui s’enculent, des défécations sur une toile de peinture et d’un bébé encore relié par le cordon ombilical au vagin béant de sa mère, il y avait plus que ça. Certaines personnes comme Florien avaient déjà saisi ce que je n’avais pas encore eu l’occasion d’entrapercevoir. « Je m’attendais à des gens qui partagent aussi bien les trucs les plus crades des tréfonds d’internet, mais aussi des trouvailles créatives, originales ou simplement bien foutues. De l’artistique en gros, mais toujours une majorité de trash et des boobs, faut pas déconner ».
Effectivement, le Ghetto proposait autre chose que du cul, du sang et du sperme en quantité, il fallait voir entre les mailles du filet. « Le Ghetto ça a été un peu le premier groupe où j’ai pu rencontrer et échanger avec des gens qui me « ressemblaient ». Le noyau fort du groupe est composé essentiellement de curieux de l’ère digitale qui ont fait leurs armes sur Rotten -le premier site web à proposer des images ultra-gores-, des sites pornos ou plus récemment des communautés comme Reddit ou Tumblr par exemple. Par ailleurs, ce sont aussi des gens cultivés, très ouverts d’esprit et pour la plupart, un peu geeks, ce qui rend le délire beaucoup plus sain, voire même carrément intéressant sociologiquement », met en exergue Roberto, qui a longtemps tenu une place importante dans la communauté. Pour Ze Streutch – c’est comme ça qu’il se fait appeler et je n’ai jamais cherché à savoir pourquoi – « Le trash, je le connais via ma jeunesse avec Rotten, j’en deviens, étrangement, plus sensible, surement l’âge ou alors le côté « mainstream » de la violence ; plus besoin d’aller sur le Ghetto pour voir du trash, les JT ou Facebook le font déjà très bien. Pour le cul, c’est pas une méga ressource, mais certaines images du lundi ou vendredi sont fun pour commencer ou finir la semaine. En fait, j’y viens souvent pour poster les trucs WTF de la vie. Au final, le Ghetto est un point d’observation de ce qui est débile dans le monde, non pas ses membres, mais par son contenu. Le Ghetto est un peu salutaire, il permet de faire passer la pilule de la pourriture de la vie ». Il m’apparaît clairement que le Streutch avait su tirer profit de tout ce que lui pouvait lui apporter ce groupe et comment l’utiliser à bon escient.

C’est donc là que repose l’intérêt du Ghetto. Malgré son apparente froideur, il permet à ses membres de s’épanouir. «C’est un exutoire. Il me fait relativiser. Si ma journée est pourrie, j’ouvre le Ghetto, je vois un mec coupé en deux et je me dis qu’en fait ma vie est superbe. Je suis conscient qu’il y a un côté pathétique à chercher la preuve par l’absurde, mais c’est très humain finalement», poursuit Roberto. «Le Ghetto, c’est un passe-temps parmi d’autres. Au lieu de poster des trucs trop gores sur mon mur Facebook, je les mets sur le groupe. Ça m’évite surtout qu’on me signale, comme certains salopards l’ont déjà fait plusieurs fois, et que mon daron ne me prenne pas pour un cinglé», nuance Denis. De son côté, le pragmatique Florien y retourne pour son côté épisodique. «J’y suis attaché, il y a ses vraies private jokes, des personnages plutôt forts (vrais ou faux d’ailleurs), c’est presque comme une sitcom avec des stéréotypes, des running gags, des bons moments, sauf que je peux intervenir si je veux».

lit1Après avoir sondé ses membres, j’ai décidé de me pencher sur le patient zéro, celui à partir duquel tout a commencé, David le géniteur du Ghetto. « L‘idée de base était de faire un lieu de libre échange, où l’on peut rire de tout, avec tout le monde ; un aspect très important pour moi. J’aime toutes les facettes de l’humour, surtout l’humour noir. J’aime également l’art, l’esthétisme et la psycho. Du coup, je voulais ces trois critères : des publications drôles, des posts qui montrent les bas-fonds de l’esprit humain et la créativité destructrice ou loufoque qui en résulte, ainsi que des posts plus orientés arty. Au fur et à mesure, les gens ont modelé le Ghetto à leur guise ». Et au final, le groupe a également muté en quelque chose de plus fort. Lorsque j’ai interrogé Roberto sur son meilleur souvenir, il ne m’a pas mentionné de publications ou d’images qui l’avaient particulièrement marqué dans le Ghetto. « Pour moi, c’est quand la communauté a été tellement soudée qu’on en venait à faire du « massive trolling » sur des façades publiques. Mon meilleur souvenir est quand on a bombardé la page Facebook de la SNCB de montages Photoshop pour dénoncer leur incompétence. Je me souviens avoir senti un gros potentiel pour ce type d’actions collectives. Et j’avais raison, parce qu’il y en a eu d’autres depuis ». Et c’est visiblement ce que son créateur espère pour l’avenir du groupe, passer du virtuel au réel. « Le Ghetto a encore beaucoup de potentiel. Il faut faire des thèmes, des actions, des trolls organisés sur Facebook ou IRL (In Real Life), des polls, des collaborations entre artistes pour créer du contenu Ghetto ».

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Pourtant le Ghetto, malgré ses bienfaits visibles pour ses membres, n’est pas accessible à tout le monde et n’est pas destiné à tout le monde. La réalité coexiste avec cette forme de « honte sociale » que ressentent les individus, moi y compris, à ce que des personnes non initiées tombent sur de telles publications. Un homme qui s’enfonce une rose épineuse dans l’urètre ne fait décemment pas partie des attentes de mon entourage ; dommage, c’est plutôt rigolo. Pourtant, les membres du Ghetto en sont plus que demandeurs. La reconnaissance se cherche parmi les pairs, c’est bien connu. « La plupart d’entre eux sont des gens avec un minimum d’intelligence, me semble-t-il, ou des QI élevés, car il en faut pour maîtriser son dégoût concernant certaines publications », relativise Denis. De son côté David aime la diversité des membres qui s’y planquent, « Il y a tout type de gens, mais surtout des gens qui pensent autrement. Des loups et non des moutons, des gens éveillés et ouverts d’esprit. Certains sont des grandes gueules, d’autres sont plus timides comme moi. Donc oui, c’est un repère pour des gens « pas normaux » qui doivent cacher leur côté dark, qu’ils n’assument peut-être pas dans la vie de tous les jours. Et puis pour beaucoup, c’est jouissif de jouer les connards », admet-il. « Je pense que le nombre de marginaux – je parle des membres actifs – sur le Ghetto n’est pas si grand que ça. C’est, pour une grande majorité, des gens qui sont socialement acceptables la plupart du temps, mais qui ne peuvent pas sortir les saloperies qu’ils ont dans le crâne en société. Du coup, ils se lâchent ici », précise Florien. Pour Ze Streutch, « On a tous un côté trash, certains l’embrassent, d’autres le cachent. C’est un lieu de désamorçage de la réalité ».

Concrètement, prenez-moi pour un geek, un obsédé, un salopard. Mais sachez que c’est grâce à vous, en partie, que je suis comme je suis. Vous me déprimez, vous me révoltez et ma manière à moi de vous chier dans les bottes, c’est en me réjouissant de vos conneries, vos erreurs et votre manque d’humanité. Ce qui compte le plus au monde, c’est ma liberté, le second degré, mais surtout, ne l’oublions pas, les boobs et la pizza.

Texte : Sébastien Porcu
Illustrations : Aurélie William Levaux, toute reproduction étant évidemment soumise à l’approbation de l’auteur.

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