Star Wars, on adore, on déteste, on adore détester, il en existe même qui y sont totalement indifférents. Et puis, il y a aussi ceux qui s’estiment parasités par un univers et une culture qui les accompagnent depuis tout petit et, comme c’est parti, les suivront probablement jusque dans la tombe. Bref, la Force est avec eux mais ils aimeraient mieux qu’elle aille voir ailleurs.

Il n’y a pas bien longtemps, dans une brasserie très éloignée de la Wallifornie, Schaerbeek pour être précis, on fêta en famille mon quarante-sixième anniversaire. Au moment du toast et des cadeaux, ma mère m’avoua qu’elle avait longtemps pensé m’acheter un Darth Vader d’un bon mètre cinquante de haut, « qui parle ». Elle avait vu ça exposé au Carrefour d’Evere, au milieu des jouets « pour le nouveau film », mais s’était sentie un peu gênée de le transporter en rue et surtout, en mode « quest-que les gens vont penser de nous ?», de me l’offrir dans un lieu public. « Ces nouveaux jouets sont formidables, bien mieux que tous ceux que tu avais quand tu étais petit », m’a-t-elle dit, des lumières dans les yeux. « Sauf qu’ils valent beaucoup moins », j’ai pensé, avant de lui expliquer pour la énième fois que j’entretiens avec Star Wars et envers la geekitude un rapport assez ambigü, un peu comme envers une maladie embarrassante avec laquelle j’aurais appris à vivre mais qui m’ennuierait malgré tout. M’offrir un jouet Star Wars, cela revient dès lors à m’acheter un pot de crème pour comédons. Le mauvais pot de crème, d’ailleurs, celui pour mycoses, vu qu’en fait, en matière de SF geek, tout ce qui touche à La Planète des Singes des années 60, à The Omega Man, au premier Alien ou même aux débuts de  Robocop passe pour moi loin devant Star Wars. C’est entré par une oreille de ma mère pour en ressortir par l’autre. Car en fait, si elle tenait tant à m’acheter ce Darth Vader de 30 centimètres de moins que moi (et qui aurait vraisemblablement servi d’arbre à mon chat), c’est surtout parce que c’est sa propre nostalgie qui cherchait à s’exprimer. La nostalgie de ses 33 ans, l’âge qu’elle avait quand le film est sorti en Belgique (1978, donc). La nostalgie de quand on allait au cinéma en famille. Je crois aussi qu’au fond, elle a plus vu Star Wars que moi, parce que ce sont des films qui repassent régulièrement à la télévision. Or, je n’ai pas la télévision et la dernière fois que j’ai revu la trilogie d’origine, c’était sur cassette VHS.

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Darth Vader = Satan

La connaissance de l’univers de Star Wars me parasite. Je peux difficilement citer les noms des 10 personnages principaux de mes 5 films favoris (Apocalypse Now, Badlands, Barry Lyndon, Fargo, The French Connection…), encore moins ceux de tous les musiciens ayant joué dans les Cramps ou chez The Fall mais, par contre, je connais par cœur ceux de la plupart des clients de la Cantina de Moz Ezly, une scène de Star Wars qui dure pourtant moins de cinq minutes. Comme un Jawa, il m’arrive de crier « Houtini ! » quand je suis content et lorsque j’écrivais encore beaucoup sur la musique, l’un de mes gros gimmicks était de souligner « qu’en 1977, mon héros était Han Solo, pas Joe Strummer » (même si je n’ai vu Star Wars qu’en 1978, donc). Fin saoûls avec mes amis, on finit sinon toujours par imiter le rire de Jabba The Hutt devant la tournée de trop et le cri de Chewbacca sur le chemin de la maison, histoire de réveiller tout le voisinage. Un jour, je vais aussi très certainement m’offrir un t-shirt « Han shot First », mais dans ce cas précis, moins parce que c’est une référence à Star Wars qu’un « statement » sur la déliquescence d’un certain cinéma populaire. Anecdote amusante : ça ne serait en fait que mon deuxième t-shirt Star Wars. A l’école primaire, 1978-79, j’en ai porté un de Darth Vader entouré de deux Stormtroopers et ça a d’ailleurs bien failli m’envoyer au centre psycho-médico social. C’est aujourd’hui impensable mais l’institutrice n’avait jamais entendu parler de ce film. Elle pensait que je portais un t-shirt à l’effigie de Satan.

Je ne me souviens plus quand, où et comment j’ai vu pour la première fois Star Wars mais je sais que j’en ai directement tout voulu. Comme j’ai aussi tout voulu de Hulk, de Star Trek, de King Kong, de l’Homme qui Valait Trois Milliards, de Plastic Man et des Micronauts. Je plaçais Star Wars un peu au dessus du lot mais pas beaucoup, les jouets tirés du film gagnant surtout sur le terrain de l’envie par leur ultra-disponibilité. Le succès de Star Wars a surtout libéré un flot de science-fiction à la télévision et je dois bien reconnaître que les histoires qui se passaient sur Terre, sous un régime totalitaire futuriste ou après la fin du monde, ont commencé à drôlement plus me plaire que celles qui avaient lieu dans l’espace. J’ai aussi commencé à lire de la science-fiction, notamment en bandes dessinées et il se fait que la fin des années 70 était justement un âge d’or pour le genre, notamment avec les X-Men de John Byrne et Chris Claremont. C’était plus sombre, plus tortueux que Star Wars. Ca pavait le chemin pour encore davantage apprécier l’Empire Contre-Attaque.

Le pire cliffhanger de l’histoire du cinéma ?

Se prendre l’Empire Contre-Attaque dans les gencives, à 10-11 ans, en 1980, c’est à la fois être ramené dans la petite enfance par la peau du cou mais aussi se voir bien titillé les hormones. Fondamentalement, c’est un film basé sur l’archétype du conte macabre où Le Mal l’emporte, ce qui fait peur à l’enfant. Mais c’est aussi celui où se roulent des pelles et où les fascistes vont trop loin et méritent une bonne rouste, ce qui réveille la révolte d’ado. A l’époque, ce fut aussi le pire cliffhanger de l’histoire : il a fallu attendre 3 ans pour savoir si Han Solo était vivant ou non, un sale coup que je ne suis pas sûr que les spectateurs d’aujourd’hui peuvent comprendre, maintenant que la première trilogie se regarde en un soir et que même les pires cliffhangers (Breaking Bad, Game of Thrones…) ne mettent que quelques semaines à se résoudre.

L’ennui majeur, c’est que si en 1980, la fin de l’Empire Contre-Attaque me traumatisa, en 1983, à la sortie du Retour du Jedi, il avait coulé beaucoup d’eau sous les ponts et beaucoup de pollutions nocturnes sous mes draps. Je n’avais plus 10 ans mais 13 et c’est une énorme différence. J’avais entretemps vu Dirty Harry à la télévision, Badlands, Taxi Driver, Dracula, mais aussi beaucoup trop de nullités avec des robots, comme Saturn 3, Buck Rogers au XXVème Siècle ou la série neuneue tirée de l’Age de Cristal. J’avais découvert le magazine Métal Hurlant, commencé à suivre les aventures de Valérian & Laureline, découvert le Batman de Neal Adams. En 1983, le film de SF que j’avais le plus envie de voir n’était pas Le Retour du Jedi mais Blade Runner, qui était « enfants non admis » à l’époque, un verdict que j’ai encaissé comme un véritable scandale. C’était incompréhensible que ce film soit classé ENA, qu’une histoire où Han Solo/Indiana Jones dégomme des androïdes ne puisse être vue par son habituel cœur de cible. Après, on a commencé à comprendre. Blade Runner n’était pas tout à fait un blockbuster, ni même un film facile. C’était de la science-fiction sombre, comme l’Empire Contre-Attaque et les X-Men mais visiblement en mieux encore.

Voir Blade Runner est dès lors devenu une obssession. J’avais une envie monstrueuse et maladive de voir Blade Runner alors que j’ai été subir Le Retour du Jedi un peu par obligation, presque pour faire plaisir à ma mère. Et je me suis ennuyé devant ce film, surtout durant la partie sur Endor, chez les Ewoks. Il aurait fallu que Luke passe du Côté Obscur et que Han Solo le bute. Si Han Solo avait dégommé Luke, Le Retour du Jedi n’aurait pas seulement été un bien meilleur film, on ne serait peut-être pas non plus aujourd’hui englués dans une culture pop dominée par les geekeries infantilisantes. Star Wars se serait terminé de façon aussi sale, ambigüe et seventies que les Trois Jours du Condor, French Connection, Chinatown ou Apocalypse Now. Et je pense que le cinéma s’en porterait mieux.

Un Cam suffira  coosemans2

Après 1983, j’ai eu beaucoup trop à faire avec le hip-hop, la new-wave, Frankie Goes To Hollywood, Bauhaus, les Beastie Boys, les Smiths, les Cramps, l’acid-house, la new-beat, Frank Miller et Alan Moore, Bret Easton Ellis, James Ellroy, Twin Peaks, des polars violents tristes, des films d’action au douzième degré… J’étais prêt à oublier Star Wars comme j’ai oublié un bon nombre d’autres trucs de mon enfance (Babar, Petzi, Cosmos 1999, Sibor et Bora…) mais Star Wars n’a pas voulu que je l’oublie. A chaque fois que je revoyais les films, je m’ennuyais de plus en plus mais il semble bien que j’étais le seul dans le cas. Autour de moi, les gens de ma génération étaient au contraire de plus en plus dedans, à fond dedans. A collectionner les figurines, à les offrir, à se passionner pour l’Expanded Universe, les bouquins de gare de Timothy Zahn, à retenir les noms des planètes et de personnages n’ayant parfois aucune scène parlante dans les films. J’ai d’abord pensé que c’était un effet secondaire de l’ecstasy, avant de comprendre que cette infantilisation était plus générale, un profond phénomène de société.

Je ne me souviens plus vraiment des prequels. Disons juste que The Phantom Menace m’a semblé moins mauvais que tout ce que l’on en a dit depuis mais je ne garde du film qu’un simple souvenir esthétique, n’ayant rien compris à l’histoire, faute de suivre. Je n’ai par contre plus aucun souvenir du second, dont même le titre m’échappe, et le troisième a été l’une de mes expériences de vie les plus ennuyeuses, juste après les dimanches à la caserne durant mon service militaire et le métro bruxellois aux heures de pointe. Pour The Force Awakens, je ne sais pas trop. Je crois bien que ça va être nul (je déteste JJ Abrams) mais je suis malgré assez nerveux. J’ai de bonnes raisons de l’être : je déménage le 16 décembre, je pars en vacances le 22, c’est pas mal de stress. Malgré tout, je n’arrive pas à laisser The Force Awakens en dehors de ce planning chargé. J’essaye de me persuader que je n’ai rien à faire de ce film, mais caler une éventuelle séance de cinoche entre le 18 et le 21 me semble plus important que de me domicilier dans mon nouveau chez-moi ou même d’y brancher la machine à laver. Je voudrais bien résister à la tentation mais le 22, c’est en fait pour l’Irlande que je pars, passer une semaine dans le Ring of Kerry. Or, le gîte où on loge se trouve à 40 kilomètres à peine de Skellig, l’île où ont été tournées quelques scènes de ce nouveau Star Wars. Ca risque de me rendre dingue, de me faire pleurnicher pour une excursion. Sauf s’il y a du réseau dans cette pampa et que je peux me taper The Force Awakens en streaming. Un cam suffira.

Texte : Serge Coosemans
Illustrations : Pierre Gof, toute reproduction est interdite sans le consentement de l’auteur.

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