C’est un Johnny Hallyday nettement plus rock et très ouvert sur son environnement qui s’écoute à travers « De l’Amour », son cinquantième album. Rencontre…

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Ce disque contient des chansons plus « sociales » que d’habitude. On y parle du racisme (« Dans la peau de Mike Brown ») de l’après-Charlie (« Un Dimanche de Janvier »), des migrants

(« Valise ou Cercueil »). Qu’est-ce qui vous a donné envie d’aborder tous ces thèmes ? 

« Ces derniers temps, il s’est passé plein de choses graves dans le monde ! J’avais envie, et presque besoin, d’en parler. J’ai constaté toutes ces choses très dures. Je n’ai pas de solutions ou de leçons à donner. Je n’ai que mes chansons… mais c’est déjà ça ! En fait, c’est aussi toute cette actualité qui m’a poussé à sortir ce nouveau disque si vite. J’ai travaillé dans l’urgence. C’est la première fois de ma carrière que je n’ai mis que quelques semaines pour enregistrer un disque. Il fallait au plus vite diluer toute cette haine dans un maximum d’amour. D’où le choix du titre du disque, d’ailleurs. Il va nous en falloir, de l’amour, pour traverser tout ça sans finir déprimés. (rires) Nous avons procédé sans orchestre, de manière très brute. Un peu à la Johnny Cash ! »

La chanson « Un Dimanche de Janvier » parle de la réaction de la population française après les attentats de « Charlie ». Vous connaissiez Wolinksi, l’une des victimes. Cet événement doit
donc résonner particulièrement fort chez vous ?

« Ce n’était pas un ami proche. Mais, oui, je le connaissais un peu. Il m’envoyait régulièrement des dessins qu’il faisait de moi. (rires) Sa disparition m’a profondément touché. Cette chanson rend hommage aux gens qui sont descendus dans la rue. Mais aussi, en particulier, à Wolinski et à sa famille. « De l’Amour » contient également une chanson concernant la problématique des migrants, autre sujet qui me préoccupe beaucoup : « Valise ou cercueil ». Je me mets à leur place. Ils fuient leur pays, la guerre, la famine. Partir sur des coques de noix comme ça et se noyer, c’est terrible. Si on est un peu humain, si on a un peu d’amour pour les gens, il faut en parler. Je n’ai pas d’idée quant à la manière de s’occuper d’eux. Mais je ne crois pas que ce soit formidable de les parquer n’importe où, comme ils le sont trop souvent. »

Autre chanson très forte du disque : « Dans la peau de Mike Brown », contre le racisme dont fait parfois preuve la police américaine…

« Je vis aux Etats-Unis depuis une dizaine d’années, et je suis encore chaque fois dégoûté de constater à quel point une certaine frange de la police peut se montrer très violente envers les Noirs. Ce racisme me choque et me fait peur. Cette chanson est un hommage à un jeune homme qui n’a évidemment rien fait qui puisse justifier son assassinat. Il a été abattu froidement par les flics. Peut-être juste suspecté à cause de sa couleur de peau. De manière plus générale, à mon avis, c’est un album que l’on n’aurait peut-être pas pu enregistrer il y cinquante ans. Car la jeunesse, que j’incarnais dans les années 60, était beaucoup plus insouciante que la jeunesse d’aujourd’hui ! Actuellement, les jeunes sont plus concernés et plus responsables. Ces thèmes devraient leur parler. Notre environnement a tellement évolué ! »

Pourquoi le choix de ces thèmes plus « sociaux » ou « sérieux », combiné à une musique plus brute, intervient seulement maintenant dans votre carrière ?

« Peut-être parce qu’à 72 ans, j’ai enfin décidé de faire ce que je voulais ! (rires) Pendant longtemps, on m’a demandé de faire de la variété. Je me suis toujours exécuté ! Là, j’ai décidé de ne plus faire la musique que l’on attendait de moi, mais celle que j’aimais. Parfois, les deux
se recoupent, remarquez ! Et puis, il a des sujets plus convenus de ma part, aussi, sur ce disque. Comme « Des Raisons d’Espérer», qui parle de la prison. Une chose que l’on attend souvent de moi depuis « Les Portes du Pénitencier ». (rires) En bon fan de Johnny Cash, j’ai toujours eu envie de faire des chansons sur les taulards. J’ai chanté dans une prison en Suisse. Pour les prisonniers, justement. Ils m’avaient tous demandé des chansons sur
les prisons : « Les Portes du pénitencier », « La Prison des Orphelins »… alors que je
pensais justement qu’ils voudraient penser à autre chose qu’à leur quotidien. Et quand on est sortis dans la cour, c’était le soir, on rentrait dans les voitures. Là, tous les prisonniers, retournés dans leurs cellules, tapaient avec leurs verres en fer sur les barreaux pour nous dire au revoir. Ça m’a énormément remué. »

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Au-delà des paroles et des sujets, comment définiriez-vous ce disque d’un point de vue strictement musical ?

« Il rend hommage à des gens comme Eddie Cochran ou Gene Vincent. Après eux, de toute façon, le rock est mort. J’ai d’autres envies de retour aux sources musicales. Par exemple, il se pourrait que mon prochain disque soit entièrement enregistré à Nashville, et soit tout entier
tourné vers le rockabilly. »

Un cinquantième album, c’est forcément le temps des bilans éventuels. C’est votre genre, les bilans ? 

« Pas du tout. Je ne me retourne jamais sur mon passé. L’important, ce sont les projets. Et l’entourage ! J’aime être bien entouré sur scène et dans ma vie familiale.Le passé n’a aucune importance !

Comment faites-vous pour avoir toujours la foi sur scène ? Vous avez dû chanter « Que je t’aime » à des milliers de reprises, non ?

« C’est vrai que je l’ai beaucoup interprétée, celle-là. (rires) Mais, chaque fois, je me mets dans la peau d’un homme qui chante « Que je t’aime » à une femme. J’oublie la chanson, je pense à la situation. Le plus beau compliment que l’on puisse me faire, c’est de dire que je suis un bon comédien sur scène. J’ai toujours essayé de mélanger le côté acteur à celui de chanteur, c’est indispensable pour transmettre des émotions. J’appuie sur les temps forts… Et si je ne me suis jamais lassé, c’est parce que je m’assure que chaque spectacle sera différent du précédent.»

Votre épouse Laeticia dit que vous êtes encore du genre à avoir le trac avant d’entrer en scène. Vous n’êtes toujours pas vacciné ?

« Le trac, c’est un peu fort. Mais si je reste plusieurs mois sans chanter, je perds mes repères. Mais si je n’éprouvais pas ce sentiment, cela voudrait dire que je m’en fous. Heureusement, ça ne m’est jamais arrivé… Mon but, c’est de créer des instants magiques, de faire rêver les gens. »

La septantaine, que vous traversez actuellement, c’est souvent l’âge de la sagesse. Vous sentez-vous assagi ?

« Franchement, non. Dans ma tête j’ai toujours vingt ans. Quand j’étais môme, avoir 70 ans me paraissait invraisemblable. Maintenant que j’y suis, et même un peu plus puisque j’ai 72 ans, je ne vois pas la différence. J’ai un peu changé physiquement, c’est normal. Mais dans ma tête, c’est intact. C’est parfois fou ce que les gens peuvent imaginer : quand je chante bien, on s’étonne ; quand je monte sur scène pendant deux heures, on s’étonne que je tienne le coup et que j’en aie l’énergie. Bon sang, ça fait cinquante ans que je fais ce métier ! Problème de santé ou pas, ma voix est intacte, faut s’y faire ! » (rires)

Pensez-vous que le meilleur est à venir ou, au contraire, que le temps va désormais être compté ?

« Je préfère penser à ce qui va m’arriver. Je suis sûr que j’ai encore plein de moments merveilleux à vivre. Voir mes enfants grandir est une belle chose. J’essaie de
montrer à mes deux plus jeunes filles ce qui est bien et juste dans la vie. Quand on est très jeune, on est très égoïste. Avec les années, j’ai appris à m’occuper des autres, à les comprendre, ce dont j’étais incapable dans le passé… »

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Depuis plus d’un an, vous êtes de plus en plus actif sur les réseaux sociaux. C’est votre nouvelle passion ?

« J’aime bien être en contact avec une partie de mon public. Et à force de voir des photos dégueulasses de moi et des articles cons dans les journaux, cela me permet au moins de donner ma version des événements. Je dis ce que j’ai envie de dévoiler sur moi et cela m’évite de lire des absurdités sur mon compte. Et ça coupe l’herbe sous le pied aux paparazzis, cela me fait bien plaisir ! »

Finalement, ce métier vous aura permis de vivre une éternelle jeunesse, non ?

« Il m’aura d’abord permis de ne jamais connaître la lassitude. Et, oui, bien sûr, il m’aura aussi permis de rester jeune. Alors, aujourd’hui, j’ai plus que jamais la rage de vivre. »

« JE ME SENS ENCORE BELGE ! »

À cheval entre la Californie, où il habite; et la France, qu’il visite régulièrement; Johnny Hallyday n’oublie pas ses racines belges pour autant…

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Qu’est-ce qu’il y a encore du Belge Jean-Philippe Smet en vous ?

« De mes origines belges, j’ai gardé une énorme capacité à relativiser et à savoir rire de moi. Dans ce milieu, c’est essentiel, l’autodérision. »

Quand on vous parle d’artistes belges, vous pensez à qui ?

« Plein ! Jacques Brel, bien entendu ! Benoît Poelvoorde est formidable ! Et puis, Stromae… il ira loin, très loin… »

On définit souvent la Californie, où vous habitez depuis une dizaine d’années, comme un endroit où tout est possible. Ce n’est pas le cas en Europe, d’après vous ?

« On a parfois trop peur de faire les choses, chez nous, en Europe. Aux Etats-Unis, si vous ratez un truc, on vous félicite parce que vous avez essayé. En France et en Belgique, on vous dit : « Je le savais, tu t’es planté, c’est nul. » Toute la différence est là ! » 

Texte : Fred Vandecasserie
Illustration : Lea Nahon

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