Dans une autre vie, Joe était ouvrier dans le bâtiment, mais ça c’était avant. Avant les blessures, la jambe qui traîne un peu et qui fait qu’on hésite à l’engager. Pourtant, on ne peut pas dire qu’il ait chômé ces dernières années. Cela fait  plus de 20 ans qu’il travaille toujours dans le bâtiment, mais désormais, il fait plutôt dans le désaffecté. Joe est un squatteur, mais quoi qu’en disent les bien-pensants, il est loin d’être un profiteur. Dans son palais des courants d’air à la lisière de Droixhe, il règne en maître sur un réseau d’utopistes et de rêveurs qui veulent croire en une Cité ardente différente.
Remettre de la vie dans la ville et du freak dans la fête, c’est la mission des doux dingues du collectif Kreaction.

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Les médias ne les ont pas épargnés ces derniers temps, alors l’accueil est méfiant, mais l’atmosphère se réchauffe vite et fait oublier qu’on se les gèle dans ce hangar abandonné. Si de loin, les lieux ont tout d’un bric à brac de brol, il suffit de faire le tour du propriétaire avec le maître des lieux pour se rendre compte qu’on se trouve ici dans la Caverne d’Ali Baba-cool, Ubu roi des rêveurs.
Dispersées dans le hangar, les caravanes dans lesquelles Joe et sa bande ont élu domicile cachent une mer de vélos. Joe nous y emmène clopin-clopant, fier comme Artaban. « Ici, ceux qui n’ont pas une thune peuvent venir faire réparer leur vélo gratuitement. On a aussi un atelier garage et un atelier tatouage. En échange, on ne demande pas d’argent, juste quelques heures de participation à nos événements ».

 

Car si le squat de Kreaction n’est pas encore devenu le chapiteau 2.0, n’en déplaise à l’AGEL, il est déjà un haut lieu de la guindaille liégeoise. Cirque de freaks, concerts survoltés sans oublier les incontournables Barbantes, au squat, les fous passent mais la folie, elle, reste.
« On veut que les événements soient accessibles à tous les Liégeois. Les jeunes n’ont pas tous la chance d’avoir des parents qui leur donnent des centaines d’euros pour s’amuser le week-end. Nous, on veut que tout le monde puisse venir profiter chez nous…on nous traite de voyous, mais c’est tout le contraire : grâce à nous, au lieu de trainer en rue, les jeunes viennent s’amuser ici » ».
La bière à 1 euro, forcément, ça donne le fêtant. Il suffit de demander aux habitants du quartier, qui de frères ennemis deviennent camarades ici au fil de la nuit. « Lors de notre dernière soirée, on avait invité le paki du coin, mais aussi des gitans qui habitent le quartier. Cela faisait quinze ans qu’ils habitaient côte à côte, et ils ne s’étaient jamais parlé. En fin de soirée, c’était à celui qui paierait le plus de tournées ! »

joe3Reste que désormais, la fête est menacée. Pris en tenaille entre l’AGEL qui veut y faire son prochain QG et la Ville qui déclare que les lieux sont dangereux et pollués, les jours du squat semblent comptés. Joe, lui, n’est pas d’accord. Il l’affirme, il ne partira pas.
Il est libre, Joe.

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Texte et photos : Kathleen Wrd

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