Il y a peu de choses au monde pour lesquelles j’ai autant d’amour que la bouffe. Vraiment. J’ai appris à lire avec les bouquins de cuisine, ce sujet à lui seul doit mobiliser quatre-vingt pour cent de mon temps éveillé. Oui, il m’arrive de rêver de nourriture, bien sûr. Orgiaque, grasse, végétale ou régressive, ma bouffe onirique emprunte toutes sortes de forme. Je me réveille parfois l’estomac dans les talons d’avoir trop rêvé.

Mon boulot implique d’en parler la plupart du temps : « OK, vous voulez un vin rouge, mais pour servir avec quoi ? » et les gens de me détailler par le menu ce qu’ils vont rôtir, cuire, braiser, quels accompagnements ils serviront, avec quelle sauce. J’imagine des combinaisons, j’élabore des plans : qu’est-ce qui soutiendra le mieux le gras et l’acidulé d’un magret aux cerises ? Qu’est-ce qui respectera l’iode et la texture douce du riz des sushis ?  La plupart de mes interactions sociales tournent aussi autour d’elle : avec mes potes, on est capables de se faire un dîner pour prévoir ensemble ce qu’on mettra au menu du dîner suivant.

Bien évidemment que je lis, je dévore tout ce qui se dit, s’ébruite, bouillonne, mitonne. Je suis accro aux télé-food, de Hell’s kitchen aux escapades de Petitrenaud, de Top Chef aux Carnets de Julie,…

Avec des bonheurs divers, du gros kif à l’agacement.

Parce qu’à force de devenir banquables, les émissions culinaires ont engendré des monstres. Et que ça pond de la cuisine de dissimulation, où on cherche à faire avaler des rognons à ceux qui les détestent. Et que ça tourne au mensonge, en transformant d’honnêtes tomates farcies des familles en gelée de tomate aux sardines, voire à l’escroquerie totale avec des tomates-cerises farcies panées.

Vous avez remarqué, comme le vocabulaire du manger s’en est pris plein les dents, à la télé ou dans les magazines ?

La dérive food a fait du cuistot planqué dans sa cuisine, taché et bosseur, une espèce de rock-star édulcorée et télégénique, sans un poil de bide mais avec un sourire ultrabright qui te récite une série de gimmicks appris par cœur, tics verbaux qui me verraient bien balancer des objets contondants sur ma télé si ça ne coûtait pas aussi cher.

Je n’en peux plus de ces gars qui « revisitent », qui « subliment », qui « partent sur » :

Partez sur une entrecôte, une tagliatelle, une enclume ou un cheval, partez et surtout ne revenez plus jamais !

Vous avez remarqué, comme le vocabulaire du manger s’en est pris plein les dents, à la télé ou dans les magazines ?

On ne mange pas une soupe, on pratique le souping. On ne presse plus des fruits frais, on fait du juicing.

Et quand ça ne va pas assez loin dans le bordel ridicule, on pratique des assemblages improbables, voire contre nature.

Vous reprendrez bien un bruffin? (entre la brioche et le muffin). Mieux, le kouignaflan est un flan sur une base de kouign-amann. Et une crêfre, Frankenstein pâtissier mi-gaufre, mi-crêpe ?  Le pain au chocoglof est lui un kugelhopf truffé de barres de chocolat.

Les gens seraient prêts à bouffer n’importe quoi tant que ça a un nom cool ou qu’on leur a dit que ça l’était, même si ça dépasse l’entendement. Posons-nous deux secondes, et parlons de la mode du brûlé : le pain brûlé, les légumes brûlés puis réduits en poudre.

Cramés. Pas juste très bien cuits : carbonisés. A quel moment une cuisson ratée peut-elle devenir une option ?

J’en ai marre des tendances-dictatures. Baladez-vous sur twitter, balancez innocemment que vous auriez bien envie d’un croque-monsieur :  dans la minute débarquent trois clampins pour venir rectifier « on dit grilled-cheese, ringard ».

J’overdose du sans gluten, de l’healthy, du sans soja, du paléo, et du crudivore, du granola home-made saupoudré de super-aliments, de baies de goji, de chia, j’en passe et pas des meilleures.

J’en peux plus des légumes. Anciens, nouveaux, greffés, oubliés, réinventés, stars. Le matraquage des légumes. Les spaghetti de légumes. Les bols de légumes. « Remplacez donc la viande par des légumes ». Trois radis tranchés sur une assiette et on crie au génie. Trois. Putain. De. Radis.

Personne n’a envie de betterave dans son assiette pour ensuite pisser rouge. Personne de sensé ne fait ça.

L’an dernier, ou il y a 2 ans, tout va si vite, c’était le kale. Présenté comme un légume miracle et nouveau, il fallait s’en remplir le gosier, en smoothie cru, en salade, et en dieu sait quelle préparation maléfique. Je pense à Huguette, ma grand-mère qui se serait bien foutu de la tribu des adorateurs du kale en remontant ses mi-bas si elle avait vu ce qu’ils étaient en train de faire subir au chou frisé. Oui, le machin vert hype connu sous le nom de Kale, c’est le bon vieux chou frisé dont l’odeur légèrement soufrée embaumait la cuisine pour Mardi Gras, mijotant avec lard et patates.

J’étais prête à aller l’écrire en lettres de feu sur tous les forums healthy et puis j’ai découvert que quelqu’un a trouvé judicieux de croiser du kale et de l’innocent chou de Bruxelles. Un hybride monstrueux portant le doux nom de kalette. Les anglais et les américains ont déjà plongé dessus, il paraît que ça arrive chez nous. Planquez-vous.

Parlons de la betterave – après l’avocat- qu’on nous sert à toutes les sauces, dessert compris. Je sature complet. Qui sont ces gens qui bouffent de la betterave à la moindre occasion, quels sont leurs rhizomes ?

Personne n’a envie de betterave dans son assiette pour ensuite pisser rouge. Personne de sensé ne fait ça.

La betterave vient de la terre, et si vous voulez mon avis, elle devrait y retourner, pour le bien de mon humanité.

Pour 2016, les experts ont annoncé le retour du millet, le sacre de la laitue de mer, et l’avènement de l’huile d’avocat. Franchement, je la sens mal cette année : je vais faire des réserves de pansements gastriques.

A ceux qui suivent cette mode de l’aliment-que-plus-personne-n’utilise-qu’on-va-remettre-à-la-mode je trouve encore quelques excuses. Cela part -un peu- d’un bon sentiment.

En revanche, aucune pitié pour les chichiteries : vous vous souvenez des cupcakes et des cake-designers ? Leurs arc-en-ciels vomis sur de pauvres gâteaux qui ne leur avaient rien fait ?

Je veux manger du vrai, de l’authentique, pas chevaucher une licorne.

Des bagels ARC-EN-CIELS. Des bagels quoi : l’honnête pain-sandwich dans lequel tu fourres de la bonne bidoche, ou du fromage, ou du saumon, avec un poil de sauce voire de verdure si t’as la forme. Ils m’ont perverti mon sandwich. Gore.

Je veux manger du vrai, de l’authentique, pas chevaucher une licorne.

Ces gens sont des dictateurs du «mignon » : ils assortissent leur bouffe à leurs sacs à main, aux papiers-peints. Et le marketing suit : on se colore les cheveux à la teinture chocolat sans calorie, on prend des douches tarte tatin… Une perversion qui a fait oublier le sang et la fureur, les odeurs fortes, la vapeur, le beurre-noisette et les saveurs acides ou amères.

Tous ces gens n’aiment pas manger : ils n’aiment pas plonger les mains dans la pâte à gâteau crue, et s’en lécher les doigts. Ils n’aiment pas presser de l’index un steak pour connaître sa tendreté. Ils n’en ont rien à fiche du pot-au-feu qui bloblote, de la pasta cuite al dente, du chou farci, du beurre blanc monté comme un rêve, de la simple carotte crue râpée avec un filet de citron, de l’huître qui se rétracte sous la goutte de vinaigre. Ils n’en ont rien à branler de l’émotion qui te prend quand tu croques la tête de la première asperge de saison, de ce que ça fout au bide de bonheur le croquant de la meringue sur une tarte au citron, de la soupe à l’oignon de quatre heure du mat’ la piaule à moitié dans le noir, et le gruyère qui déborde. Des confitures maison dans les pots-weck flambants neufs, de la truite au fenouil flambée au pastis parce qu’il faut bien faire venir le soleil, et la potée liégeoise, et les boulets, et nom de dieu les frites ! Je veux redécouvrir l’étuvé, le grillé, le découpé avec amour, le surveillé sur le coin du feu. Je veux qu’on m’en parle avec ferveur, avec de l’implication et des goûts plein la bouche. Qu’on revienne au produit du marché, au local, à l’intention sans intégrisme, sans foodisterie, sans chipoteries.

La bouffe, tu la fais bien ou tu la quittes !FlpanaGof2Retrouvez Sandrine sur les internets

Sur son blog : https://lapinardotheque.wordpress.com/

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Illustrations : Pierre Gof©

 

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