Qui voudrait s’installer dans un trou aussi paumé ?

Huy-Couvent des frères mineurs 2 ©Maurine Toussaint

Le Festival des Arts de Huy est passé, le couvent des Frères Mineurs retrouve son emmerdante quiétude.

C’est un pur produit de terroir, canonisé au Patrimoine mondial de Wallonie, un de ceux avec qui je pourrais finir par m’acoquiner un début d’après-midi de ducasse à Ath. Je laisserais sa gamine passer devant moi pour voir Goliath malmener d’un baiser la face en papier mâché de sa mariée géante, peut-être même qu’il pousserait sa bière vers la mienne et qu’on trinquerait maladroitement. Pour l’heure, l’écran froid de la vitre de séparation de la gare me renvoie son reflet : une bedaine cintrée dans une chemise grise siglée SNCB, un air qui-en-a-vu-d’autres et un accent qui traine autant que le train Bruxelles-La Louvière. « C’est une blague ? Pas de train pour Pont-à-Celles avant deux heures ? » Il y a donc aussi peu de correspondances entre le PacRock et la cité louviéroise qu’entre une amatrice de math-rock et un employé de gare, qui finit par désigner un arrêt de bus TEC sur le parking. Sauf qu’aucune carcasse jaune et rouge ne dessert le village de 18 000 habitants dans lequel la 12e édition du festival a lieu. De quoi fulminer sous les premières gouttes, presque résignée à louper La Jungle et Peter Kernel, quand un véhicule noir accoste le trottoir pour décharger ses passagers. L’arrivée providentielle du taxi aide à faire passer la pilule d’un deal à 30 euros pour 20 kilomètres – soit près de deux fois le prix du ticket d’entrée au PacRock. Arrivés à destination, rien n’éveille le soupçon d’un lieu de débauche musicale sensé accueillir quelques 800 festivaliers. Pour la simple et bonne raison qu’il n’y en a pas : le taxi est paumé, levant le voile sur l’absurdité complète et terrible de ce début d’après-midi. La seule personne de moins de 30 ans aux alentours n’a jamais entendu parler de l’événement et c’est le GPS de mon GSM qui fera le reste du boulot jusqu’au festival. Le taximan ne me fera pas de ristourne.

Pont-à-Celles, la plaine de la machine en feu ?

Incident prémonitoire ou pas, cette année-là le festival se fait planter par une partie de son public, et une fois les derniers amplis rangés, accuse un déficit de 10% par rapport à son budget annuel. Un cocktail frelaté d’isolation géographique et d’affiche trop indépendante, le tout arrosé de flotte, le prive des 200 à 300 festivaliers supplémentaires nécessaires au bon rendement du bar. C’est d’autant plus tragique qu’à l’origine pourtant, l’objectif du PacRock comme celui d’autres initiatives menées dans de petites villes, est aussi noble et pur qu’une campagne de crowdfunding pour offrir à un chien cul-de-jatte une prothèse sortie d’une imprimante 3D. « On a envie de montrer que notre ville existe sur une carte de Belgique », explique Jonathan Buscarlet, l’un des co-organisateurs, coordinateur au Centre culturel du Brabant wallon et programmateur de La Ferme !!! Festival à Louvain-la-Neuve – autant dire que la culture dans les entités de moins de 30 000 habitants, le Rebecquois connait.

Des événements culturels qui animent des sorties d’autoroute inconnues du grand public, on en compte pourtant : Dour par exemple, qui voit sa population passer de moins de 20 000 âmes à quelques 65 000 énergumènes en moyenne par jour de festival. Lancer un « Doureuuuh » dans une rue française fera bien lever quelques nez indignés, mais – et j’en mets mes bracelets à couper – il y aura toujours un nostalgique des belles affiches musicales et de l’hygiène rudimentaire pour beugler le nom de la commune hennuyère en écho. De quoi oublier que la Plaine de la Machine à Feu tient son nom d’une rue en cul-de-sac où l’animation se borne au ballet des camionnettes d’une fabrique de gaufres … Ce n’est qu’en haut de ses fameux terrils que la question gifle comme le vent de ce jour-là ma face polluée : qui voudrait s’installer dans un trou aussi paumé ?

Silly ©Maurine Toussaint

« Gare » de Silly

Plus misérable que Cendrillon : rentrer par le dernier train de 22h30

Alors bien sûr, il y a de l’espace à revendre et les voisins ne sont pas chiants, ce qui est l’une des priorités de tout organisateur de festival relativement peu intéressé par le BDSM. Mais, et on s’en doute quand l’expédition dure deux heures et implique plus de deux moyens de transports différents, « on est hyper mal desservi », avoue Alexandre Francart, vieux de la vieille de l’organisation du PacRock à 32 ans seulement. « Tu es obligé de venir en voiture ou bien c’est mort … En train, c’est la misère, surtout pour rentrer. » Même conclusion géographique après 45 minutes dans un vieux wagon branlant et une demi-heure de marche sportive pour rallier le bar-concert de Silly. Pourtant au « Salon », où mes baskets collent au carrelage encore imbibé de la veille, on revendique cet isolement : « Les gens aiment bien aussi. Parfois, ceux de la ville aiment le côté perdu, le fait qu’il y ait du monde et une ambiance, au milieu de nulle part », tente de me persuader Sébastien, le nouveau programmateur du lieu. On le sait, le Bruxellois est un affreux sédentaire : j’en tiens pour preuve les 20 misérables premières années de ma vie passées à l’intérieur du Ring, puisque aucun parent ne justifiait que je ne m’aventure au-delà. Mais découvrir sur le tard qu’un ticket pour s’expédier dans toute la Belgique ne coûte que six euros aujourd’hui ne suffit pas à pardonner le fait que plus misérable que Cendrillon, je devrai rentrer par le dernier train de 22h30.

Fourches et sensibilité

Qu’importe, au Salon à Silly comme au PacRock à Pont-à-Celles, on n’essaie plus forcément de convaincre les Bruxellois : que valent un million de prétentieux déjà gavés de culture contre trois millions et demi de Wallons assoiffés ? Ce n’est pas qu’il y ait vraiment sécheresse culturelle dans le coin, depuis que Liège, Charleroi et – on aimerait ne pas avoir à ajouter un “lol” débilitant mais tout à fait approprié – Mons se posent en capitales culturelles wallonnes. On n’est pas non plus en droit de nier les initiatives à Marbehan, patrie du collectif Eklektik Guys, Droixhe, où s’est installé le squat Kréation, Huy et son Festival des Arts qui désacralise un vieux couvent ou à nouveau Silly, où officient les membres de Xtrm Scandalous. Malgré tout, la concentration de l’offre et les investissements culturels – et donc l’émulation qui en découle – restent moins importants qu’en ville où l’on dispose d’infrastructures adaptées, certes, mais aussi peut-être de moins de frilosité à l’égard d’événements culturels non-traditionnels. Allez-y, poursuivez-moi avec des fourches.

Pont-à-Celles 3 ©Maurine Toussaint

Le reste de l’année, ce sont ces punks du patro qui squattent le parc du prieuré de Pont-à-Celles.

« On parle de mentalités de village, de clocher », lâche Jonathan, avant de se radoucir : « Je pense qu’on a plus une culture de patrimoine qu’une culture artistique ». Le clientélisme culturel qui poussait ses potes à venir pour lui faire plaisir – et les bières pas chères – ne suffit plus. Bien sûr, il y aura toujours des puristes des billetteries vides pour vous dire à demi-mots qu’un événement qui fait un carton cache une face sombre, trop populaire. Pourtant, en mettant de côté un instant mon élitisme culturel – surréaliste, bien entendu -, le constat reste qu’un festival mort est mort, tout simplement. « Dans la configuration qu’on a – en extérieur, avec une affiche alternative et au beau milieu de nulle part -, c’est trop risqué. La météo, on ne peut pas la changer, le lieu du festival on ne veut pas le changer, donc il n’y a qu’une chose à faire … un pas en arrière, même si ce n’est pas de gaieté de cœur », annonce Alexandre. On parle ici de rétropédaler dans la semoule, revenir au temps où il suffisait de programmer Saule, Mud Flow et Été 67 pour prendre de l’ampleur, mais aussi ressembler à de trop nombreuses autres affiches de festivals belges. « Avec Puggy, les gens viennent, ils se débrouillent », alors le PacRock fera à nouveau venir des noms qui font partir des préventes, mais sans se vendre complètement non plus, insistent-ils. Ceux qui viennent continueront à voir aussi de l’alternatif, qu’ils le veuillent ou non : « Tu prends ce qu’on t’offre dans ton village. Et si on propose aussi des trucs différents, on peut, de manière très idéaliste, sensibiliser plus de gens. On veut faire jouer un groupe de math-rock à 20 heures sur la main stage, et ça, ça ne changera pas. Mais dans un petit bled comme Pont-à-Celles, soit on fait des compromis, soit on arrête. »

La sainte Caravane

Je découvre un peu scandalisée qu’en 2015 pourtant, c’est bel et bien le folklore qui sauve le festival. Le 7 juillet, le Tour de France passe par Pont-à-Celles. 890 fans sur la page Facebook dédiée. La foule excitée se presse contre les barrières Nadar à la vue de la voiture Cochonou. C’est pas le cagnard, mais il fait quand même soif après le passage de la caravane et le bar est régulièrement pris d’assaut. Derrière celui-ci, l’équipe du festival fait chauffer la pompe, change les fûts et encaisse la monnaie. « La commune avait mis en place des infrastructures pour que les gens viennent. Sauf qu’elle ne peut pas elle-même vendre des bières et gagner de l’argent dessus. Elle a donc proposé à différentes associations de le faire. Tout le monde savait qu’on en avait besoin … », raconte Alexandre Francart, un peu gêné. Dans les petites villes, on se sert les coudes – et finalement, je ne vois pas le problème s’ils sont posés sur le bar. Les crèvent-la-faim de la culture ont beau avoir l’air plus courageux au combat, l’exercice de l’équilibre voire de la rentabilité, les laisse tout biafrais et c’est pas joli à voir. De quoi du coup, dans l’état actuel des choses mais surtout de la culture wallonne, ne pas cracher sur un coup de main folklorique sans effort ou politique sans utiles remords.
« Pour une fois qu’il y a quelque chose à Pont-à-Celles, on n’allait pas le rater … »*, lâche une habitante, avant de se retourner vers la queue du peloton. On fait ce qu’on peut.

Pont-à-Celles 1 ©Maurine Toussaint

Pont-à-Celles

*Propos tirés du reportage de Télé Sambre “Tour de France : Ambiance à Pont-à-Celles lors du passage de la caravane” du 07/07/2015. Tous les autres commentaires ont été recueillis par la journaliste.

 

Auteur : Elisabeth Debourse
Photos : Maurine Toussaint©

Commentaires