Le dernier des Walliforniens

Bouli Lanners a sorti fin février son quatrième long métrage « Les Premiers les derniers ». C’était l’occasion de le rencontrer chez lui et d’évoquer ensemble sa carrière de comédien et de réalisateur.  Morceaux choisis.

25 ans de carrière, as-tu le sentiment d’avoir fait le tour de la question en tant que comédien ?

Non. Enfin, j’ai fait le tour d’une partie de la question dans la mesure où il y a des choses que je n’ai plus du tout envie de faire mais par contre, il y a encore pas mal de choses que je n’ai pas faites et qui me tentent vraiment.

Par exemple ?

Je n’ai encore jamais fait de chevalier. Et j’aimerais beaucoup ! Je n’ai pas encore non plus incarné de vrai méchant même si j’en jouerai un dans un film cet été. Je n’ai pas encore fait de comédie romantique ou d’histoire d’amour tragique. Je n’ai jamais non plus joué le rôle d’un homosexuel… Comme tu vois, mon intérêt pour le métier de comédien est toujours intact même si j’ai le loisir de prendre mon temps et de choisir des rôles qui m’excitent vraiment. Bon, au début, comme jeune comédien, tu explores, tu prends n’importe quoi et il faut bien dire que tu es, à ce moment là, juste content qu’on te propose un rôle. Tu fais des merdes aussi : ça fait partie du cursus, de l’apprentissage.

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J’ai lu quelque part : « Bouli Lanners s’est imposé comme un second rôle incontournable ». C’est cela dont tu parles, les choses que tu ne veux plus faire ?

Non, pas du tout. Second rôle, pour moi ce n’est absolument pas réducteur ou péjoratif. J’ai toujours aimé les seconds rôles au cinéma. Et puis, être comédien, ce n’était pas un choix au départ, c’est venu petit à petit et j’ai découvert le métier au fur et à mesure de mes tâtonnements. Je n’ai jamais fait d’école d’acteurs ou le conservatoire donc je suis très content de ce que j’ai obtenu : comédien, c’est un métier difficile et comédienne encore plus ! Là maintenant, je me sens capable d’assumer des rôles principaux. Les derniers films que j’ai faits vont dans ce sens et je dois dire que je me sens bien comme ça. C’est plus facile d’avoir un premier rôle parce que tu peux mieux t’immerger dans l’histoire. Tu tournes davantage et tu as plus de moments pour explorer les facettes du personnage.

Quand tu as un second rôle, tu passes quelques jours sur le tournage, tu t’intègres différemment dans l’équipe et tu as beaucoup de coupures qui te font sortir de ton rôle. Le réalisateur répète moins avec les seconds rôles, tu as moins de temps pour te préparer pour ta scène. Tu dois être bon tout de suite. Tandis que quand tu as le premier rôle, tu es là du début à la fin et tu endosses mieux le costume du rôle. Finalement, c’est plus facile ! C’est vrai, je me rends compte que le public ne connait pas les difficultés d’être un second rôle !

Devenir acteur, dans ton cas, c’est un concours de circonstances…

Oui, totalement. C’est un physique qui m’a aidé : il fallait un petit gros ! Je travaillais déjà en TV et dans tous les domaines : régisseur, technicien de plateau, artificier… J’ai même eu une cantine ! A l’époque, je bossais pour les Snuls devant et derrière la caméra, dans des pubs et pour la RTBF dans Coeur et Pique. Un mec me contacte parce qu’il cherche un comédien, mais un petit gros, attention ! – pour jouer dans un téléfilm avec Michèle Morgan et je me retrouve au casting. Contre toutes attentes, je suis pris. Tu vois, c’est complètement par hasard. Je ne m’attendais pas à faire une carrière mais elle n’est pas venue tout de suite ! Ce ne fût pas une ascension sociale fulgurante : j’ai fait beaucoup de merdes aussi. Des téléfilms, des trucs improbables, des petites séries : ce sont quelques jours de tournage qui arrivent comme cela. Toi, tu continues tes activités sur le côté : peindre, faire des décors, te démmerder comme tu peux enfin. Et puis il y a eu cette période transitoire un peu particulière où j’étais accessoiriste de plateau et je devais en même temps jouer mais devant mes potes. Ça c’était dur.bouli2Les Snuls…

Ouais. D’un côté tu es dans l’équipe technique et puis, de temps en temps, tu chopes quelques jours de tournage mais avec tes amis. Et ils te regardent, te font des belles feintes, des encouragements foireux du genre « Vas-y Bouli! » … Il y a aussi cette fois, avec Yves Boisset, le réalisateur du film « Le pantalon » dans lequel j’avais un rôle mais où j’étais aussi artificier. Un matin, j’étais occupé à placer les charges dans le champ de batailles et il s’est demandé ce que je foutais là et il a pêté un plomb. Mais on lui a expliqué : « Tu sais, ici on est en Belgique, ça arrive encore bien qu’on cumule les jobs dans le cinéma ! » Le gars hallucinait. Faut dire qu’en France, c’est beaucoup plus compartimenté et surtout pour lui qui est de la vieille école. Il ne comprenait pas.

Après, les rôles se sont un peu plus enchaînés et j’ai commencé à réaliser mes propres courts-métrages. C’est le moment où j’ai arrêté la peinture, les petits jobs pour complètement me consacrer au cinéma.

Qu’est ce qui te décide à te consacrer entièrement au cinéma ?

J’aimais bien ça. J’aime les plateaux, j’aime les rencontres, j’aime les histoires. Un plateau, c’est très particulier, c’est très très fort. Je suis passé par tous les postes sur un plateau : de la régie à la cantine en passant par la technique et même la direction de production, je peux dire que je connais bien l’univers et j’aime vraiment ça. J’aime mes amis dans le cinéma et me retrouver avec eux. Et puis ça payait, les autres trucs ne me permettaient pas de vivre. On sentait aussi que certains changements étaient en train de se produire en Belgique, que les choses changeaient et on était à la bonne place : on passait des téléfilms français qui venaient se tourner en Belgique puis, tout d’un coup, il y a eu « C’est arrivé près de chez vous » et « Toto le héros ». Les gens ont commencé à parler de cinéma et des sociétés de production ont vu le jour. Il y a eu la création de Wallimage (Fond régional d’investissement dans l’Audiovisuel), le Tax Shelter (mécanisme financier mis en place par le gouvernement destiné à encourager l’investissement privé dans le cinéma) ; une dynamique se créait, une industrie était en train de naître et quelque chose s’affirmait : le cinéma belge grandissait et on était là, au milieu du bazar. On a surfé sur la bonne vague. Mon premier long métrage a reçu un prix à Berlin, puis dans d’autres festivals et à partir de là, tout s’est enchaîné.bouli3

La peinture…

Ça me manque terriblement. Mais j’ai dû arrêter parce que je n’avais pas le temps… J’ai essayé plusieurs fois de m’y remettre, comme ça. Mais la peinture, c’est comme le cinéma, l’écriture : c’est un truc dans lequel tu te mets à fond. Je sais bien que j’y reviendrai un jour mais ce sera le jour où j’arrêterai le cinéma. Il y a quand même une chose que j’ai lorsque je tourne des films, c’est la possibilité de raconter une histoire en plusieurs tableaux. J’aime ça, raconter des histoires humaines. Avec une équipe pour réaliser ces histoires. La peinture, c’est quelque chose de beaucoup plus solitaire, plus intérieur. J’ai encore pas mal d’histoires à raconter au cinéma avant de reprendre les pinceaux !

Pour en revenir aux films. Quand tu sors ton premier long-métrage, Ultranova, on sent tout de suite une certaine maîtrise. : dans les cadres, dans la manière de poser l’histoire…

Tu sais, l’évolution s’est faite tout naturellement. Mes premiers films, je les réalisais à partir de bobines Super 8 que j’achetais aux puces. Là, il n’y avait même pas de tournage : je collais des bouts de films de famille et je refaisais une voix off dessus en racontant des conneries. Ça faisait rire tous mes potes. Puis il y a eu Travelinkx, on était quatre, l’équipe avec qui je tourne toujours d’ailleurs. Il y avait un gars et une caméra. Je ne m’occupais pas encore vraiment de « vrai » cinéma avec la grammaire qui va avec : champs / contre-champs, plan séquence, ellipse, axe de caméra etc. Puis mon producteur m’a dit : « Maintenant, il faut faire un court! » et là j’ai flippé. Je me suis mis à me documenter sur le Cinéma et son langage. J’ai fait des erreurs aussi : c’est comme ça qu’on apprend… Donc, oui, quand je commence Ultranova, j’avais le sens du cadre parce que j’ai toujours peint et mes cadres correspondaient à des peintures que j’ai faites, je suis très sensible au décor et les décors étaient déjà présents au moment de l’écriture du film, tout comme la musique. De sorte que tout s’est agencé dans une manière de travailler qui est la mienne et qui me convient bien. Au fur et à mesure que je réalise, de film en film, j’ai l’impression de devenir de plus en plus précis. Par exemple, pour « Les premiers les derniers », tout était plus en place. Même au niveau de l’écriture, je me rends compte que, ça semble con, mais le scénario était bouclé. Par exemple, dans « Les Géants » ou même dans « Eldorado », je n’avais pas la fin au moment du tournage ! Tout était plus mouvant, changeant. Aujourd’hui, je me sens plus à l’aise. Je fais confiance à mon instinct et je suis plus efficace, je sais ce que je veux. Avec un peu de recul, je me dis que l’expérience me donne de la confiance.

Une autre phrase glanée sur Allociné.com : « Bouli pose un regard décalé sur sa Wallonie natale. » Tu es d’accord avec ça ?

 Pas du tout. Déjà, le mot « décalé » me casse les couilles. C’est un terme que tout le monde met à toutes les sauces et finalement ça ne veut rien dire. Quand tu parles de la fin du monde, d’un sentiment d’apocalypse, que tu mets en scène des personnages fragiles, en marge, je ne trouve pas cela décalé. En plus je ne situe jamais mes films en Wallonie. D’ailleurs je ne les situe pas géographiquement. Mais je suis Wallon. Mon identité est là, mon inconscient culturel existe et forcément ça rejaillit dans mes films. D’autant plus que j’enlève tous les repères liés au contexte social. Par exemple dans mon dernier film, on sait qu’il y une société, qu’il y a un juge, un commanditaire, des policiers, un téléphone sans fil… Mais on ne peut pas les relier à la Belgique ou à la Wallonie ou ailleurs. C’est un endroit hors des frontières. En fait, ce n’est pas parce qu’on est Wallon qu’on doit s’habiller comme Tchantchès !bouli1

« Les premiers les derniers », tu peux nous en faire le résumé qui donne envie ?

Deux chasseurs de primes sont chargés de retrouver un téléphone portable ultra-sécurisé et sur le chemin, ils croisent Esther et Willy, un couple en cavale, très borderline. L’histoire va se dérouler dans un petit village où tout va arriver et ce, y compris, le plus inattendu mais, toujours, avec la mort qui rôde. C’est une sorte de western contemporain crépusculaire. Pas noir, métaphysique peut-être. En tout cas, qui va vers la lumière. C’est ma réponse, très positive, à une pensée pessimiste prégnante dans notre société actuelle. Et il y a un vrai happy end.

Au niveau pictural, je ne voulais pas de vert à l’écran et ça été un casse-tête pour trouver des champs labourés sans cette petite couche de blé qui pousse ! J’avais en tête les peintures de Constant Permeke, Le Caravage ou mes toiles : de grands ciels bleus, gris, tourmentés. De vrais décors de western !

On y croise pas mal de personnages et un en particulier a retenu mon attention : Gilou. Outre le fait que tu incarnes le rôle, Gilou c’est toi, non ?

Oui exactement. On voit que Gilou est mal, il porte en lui une pathologie qui l’amène d’ailleurs à l’hosto. J’ai la même maladie que Gilou qui m’a conduit à postposer le tournage de trois mois. Pendant ce moment, j’étais comme lui au début du film, dans une pensée mortifère et pessimiste. Mais ce fût une chance quelque part car cela m’a permis de réécrire ce rôle de manière plus précise et de mieux visualiser sa trajectoire, sa transformation et sa reprise à la vie. Puis j’ai aussi affiné les rôles de Michael Lonsdale et Max von Sydow. Ceux-ci n’étaient pas vieux dans la première version mais je me suis dit qu’avec ces rôles de sages et la confrontation qui allait s’en suivre, ça allait être bien !

Et on le sent très fort : cette impression du cœur qui repart.

Oui, à ce moment là Gilou assume quelque chose et il va prendre des responsabilités. En fait, c’est le seul de mes films qui finit bien ! Parce que même si c’est la fin du monde, même si on va mourir, même si c’est le moment qui semble le plus merdique, ce qu’il reste à vivre, il faut le vivre. A fond. Comme Esther et Willy, le couple borderline qui s’épuise dans une course vers l’avant : pour moi c’est une vision des Premiers Hommes alors que Cochise et Gilou seraient plutôt les derniers, d’où le nom du film. J’ai ce fantasme des Premiers Hommes comme des gens purs et bien intentionnés qui veulent s’entraider pour créer un clan, une famille. Bon, je me plante peut-être, peut-être qu’ils étaient tout le contraire mais j’aime croire à cette idée. Alors quand Cochise et Gilou aident Esther et Willy, ça me réconcilie avec l’histoire des hommes. Parce que, en 30.000 ans, on a quand même bien foutu le bordel !

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Le téléphone, point de départ de l’intrigue du film « Les premiers les derniers », a été imaginé en s’inspirant du téléphone de Barack Obama. Le truc vaut dans les six millions de dollars et c’est le téléphone le plus sécurisé du monde. Je me suis un peu renseigné sur le sujet et donc on a fait un téléphone qui ressemble à un Blackberry pour le Président des Etats-Unis mais pour moins cher ! En fait, c’est une copie très proche. Il va peut-être croire qu’on lui a piqué !

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« Les premiers les derniers »

Avec Albert Dupontel, Bouli Lanners, Suzanne Clément, Michael Lonsdale, David Murgia

Bande son de Pascal Humbert (16 Horsepower, Détroit, …)

En ce moment au cinéma

 

Texte : Helmond Bastard
Photos :
Bettina Genten©

 

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