Le rituel de l’héroïnomane a toujours exercé une fascination/répulsion sur le grand public, les non-initiés : la bougie, la cuillère, la seringue, l’aiguille, le garrot, la veine, la ponction de produit, la légère succion de sang avant la poussée de liquide enfin le flash puis l’assoupissement. Au fil des années, des cures de désintox, des « juste un dernier fix », le processus d’autodestruction emportera tout sur son passage. Est-ce le rituel, la mythologie du perdant magnifique, du marginal ou bien purement cette autodestruction, qui nous renvoie tous à notre propre perte inexorable, qui nous fascine ?

Parce que cette fascination existe belle et bien si l’on en croit le nombre d’œuvres dans lesquelles le héros (ou, plus justement, l’antihéros) est un junkie. Junkie que l’on va suivre jusqu’à la moindre de ses provocations, de ses crachats face à la face du monde. Ultime rebelle puisqu’il ne respecte plus rien, pas même son propre corps, ni sa personnalité (ne parlons même pas de sa dignité), rien ni personne, sauf la dope. C’est dire si ça en fait un personnage archétypal à souhait et parfait pour un auteur en manque d’argile à modeler.

Le titre « Never Trust a Junkie » provient de Sid and Nancy. Nancy ne savait pas à quel point elle avait raison… Dernière précision : toutes mes recommandations culturelles de ce numéro de NOW sont à consommer… disons… avec un bon moral. Ce qui a été vu ne peut être « dévu ». A vos risques et périls.

CINEMA :

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Trainspotting (1996)

Réalisé par : Danny Boyle

Avec : Ewan McGregor, Ewen Bremner, Robert Carlyle

Sans doute le premier film venant à l’esprit quand on pense « film de junkies ». Transpotting suit les tribulations d’un groupe de marginaux tombés dans l’héroïne comme on tombe sur une chouette bande de copains. L’un d’eux, Renton, camé d’Edinbourg, vit de petits larcins afin de se payer sa dope. Il est lucide sur sa propre situation ainsi que sur celle de ses camarades d’aiguille, donnant ainsi au film son ton souvent drôle, voire cynique. Les personnalités entourant Renton comportent des traits de caractères hilarants – ce qui ne manque pas de surprendre étant donné leur désespérante situation. Mais avec de tels individus, le drame n’est jamais loin et la vie qu’ils mènent fini par les rattraper. Pour la plupart du moins…

Adapté du roman d’Irvine Welsh (même titre, 1993), ce film s’attirera un succès critique et populaire (à raison) tel qu’il lancera avec fracas la carrière du réalisateur Danny Boyle (il s’offre ici quelques morceaux de bravoure) et celle des acteurs Ewan McGregor et Robert Carlyle.

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Sid & Nancy

Sid and Nancy (1986)

Réalisé par : Alex Cox

Avec : Gary Oldman, Chloe Webb

Sid and Nancy raconte l’histoire d’un des couples les plus trash et mythiques de l’histoire du rock n’roll, Sid Vicious, bassiste des Sex Pistols et sa compagne Nancy Spungen. Plongée sans concession dans le monde des héroïnomanes et du punk de l’époque (son apogée pour ainsi dire), ce long métrage souffre d’un manque de réalisme historique flagrant d’après l’un des témoins de première main, Johnny Rotten (le chanteur des Sex Pistols). Néanmoins, l’histoire et la vie de ce couple que tout menait vers la tragédie reste un grand moment de cinéma, spécialement grâce aux performances sans faute de Gary Oldman et de Chloe Webb – c’est ainsi devenu une des meilleures représentations de l’autodestruction au cinéma.

A noter que Courtney Love y fait une apparition. Comme quoi, la vie rock and roll peut être faite de clichés et de coïncidences malheureuses.

Requiem For A Dream

Requiem for a Dream (2000)

Réalisé par : Darren Aronofsky

Avec : Jared Leto, Jennifer Connelly, Ellen Burstyn, Marlon Wayans

Impitoyable portrait de groupe constitué de personnages tous atteints d’assuétudes les plus diverses (de l’héro aux programmes télévisés), électrochoc insupportable pour certains, chef d’œuvre sans concession pour les autres, Requiem for a Dream ne laisse personne indifférent. On suit ainsi les magouilles et les rêves de dealers-consommateurs plus ou moins minables sombrant peu à peu mais de plus en plus vite dans un cercle vicieux duquel ils ne peuvent échapper. Parallèlement, la transformation d’une brave dame en toxico suite à une sorte d’autohypnose induite par trop d’heures de télévision en est encore plus terrifiante.

Deuxième long métrage d’Aronofsky, ce requiem bénéficie d’un montage impeccable et d’une bande son entêtante, malheureusement surutilisée à tort et à travers les années qui ont suivi.

Traffic

Traffic (2000)

Réalisé par : Steven Soderbergh

Avec : Michael Douglas, Benicio Del Toro, Catherine Zeta-Jones

Portrait chorale allant du consommateur au grossiste en passant par un Juge dont la spécialité est le trafic de drogue, cet impressionnant bilan des méthodes « War on Drugs » de l’Oncle Sam tente de prendre de la hauteur par rapport aux consommateurs de drogues illégales tout en montrant les limites d’un système voué à l’échec. Passionnant de bout en bout, méchamment réaliste et terre à terre, Traffic devrait aider tout un chacun à comprendre de l’intérieur un système structurellement dysfonctionnel.

La carrière de Soderbergh balance entre des films grand public (la série des « Ocean’s« ) et des projets beaucoup plus personnels (Behind the Candelabra, la vie du Che, …). Ce film tient sans doute des deux mondes mais comporte néanmoins un casting extrêmement solide pour une analyse qui tient la route : si on ne peut vaincre la consommation de drogue aux USA, pourquoi est-elle encore illégale ?

Leaving Las Vegas

Leaving Las Vegas (1995)

Réalisé par : Mike Figgis

Avec : Nicolas Cage, Elisabeth Shue

Après l’aiguille et le billet roulé, la bouteille reste l’un des plus terribles tremplins vers l’addiction. Leaving Las Vegas raconte le suicide à l’alcool de Ben Sanderson, ex-scénariste hollywoodien récemment divorcé. Celui-ci se débarrasse de tout ce qu’il possède pour passer les quelques derniers jours qu’il lui reste à Las Vegas, ville parfaite selon lui pour y crever.

S’il n’évite pas certains clichés (la prostituée au grand cœur, notamment), Leaving Las Vegas frappe surtout par la justesse de sa description de l’alcoolisme et la vibrante interprétation de son acteur principal. Parce que, souvenez-vous, à une époque, Nicolas Cage était un acteur d’une grande qualité  participant à de bons projets (ce film lui vaudra d’ailleurs de remporter l’Oscar du meilleur acteur dans un rôle principal).

Bad Lieutenant

Bad Lieutenant (1992)

Réalisé par : Abel Ferrara

Avec : Harvey Keitel, Victor Argo

Un lieutenant de la police New-Yorkaise, accro à tout ce qu’il possible d’être, héro, crack, alcool, jeu et j’en oublie probablement, bouleversé par le pardon octroyé par une nonne à ses violeurs, cherche à retrouver ces derniers pour une raison qui lui appartient.

Constellé de scènes chocs d’un réalisme très cru, Bad Lieutenant reste sans aucun doute un des meilleurs films d’Abel Ferrara (King of New York, Body Snatchers) voire son meilleur. La photographie capture avec beaucoup de grâce la crasse des appartements sordides, des cages d’escaliers lugubres, des ruelles sombres et des bars glauques. L’interprétation d’Harvey Keitel en effrayant paumé toxico tout puissant (la police, c’est lui) finit d’enfoncer le clou de ce thriller qui prend tous les films de flics des années ’80 à contre-pied.

A ne surtout pas confondre avec le calamiteux pseudo remake inutile de 2009 de Werner Herzog avec Nicolas Cage.

 

SERIE TV

The Wire


The Wire (2002-2008)

Série créée par : David Simon

Avec : Dominic West, Wendell Pierce, Idris Elba, Michael Kenneth Williams

David Simon, principal créateur de la série, ne sortait pas de nulle part lorsqu’il a proposé le concept de The Wire. Il a d’abord été journaliste pendant douze années au Baltimore Sun puis a passé une année complète aux côtés de policiers dans l’un des commissariats les plus difficiles de Baltimore. Il tirera un livre de cette dernière expérience. C’est dire si David Simon sait de quoi il parle lorsqu’il écrit The Wire, série entièrement basée à Baltimore.

Une des très rares séries à avoir été conçue dès le départ en cinq saisons (la série s’arrête en effet en plein succès), The Wire explore la cité (au sens politique du terme) par tous ses acteurs et par l’angle du trafic de dope qui met l’univers de tout un chacun sens dessus dessous et qui, surtout, corrompt au propre ou au figuré, tous les rouages du système. Les services de police, le monde politique, les services sociaux, les syndicats, les services d’urgence, le système éducationnel et, bien entendu, tous les niveaux de la pègre : tout passe sous la lorgnette des auteurs au cours de ces cinq passionnantes saisons. Certains lui reprochent son côté « je prends mon temps pour raconter l’histoire » mais aujourd’hui, on peut affirmer que la qualité et l’atmosphère de la série avaient besoin de ça. Un must see absolu pour tous les fans de série TV.

 

DOCUMENTAIRE

howtomakemoneyHow to Make Money Selling Drugs (2012)

Réalisé par : Matthew Cooke

Ce documentaire, incarnant a priori le comble du cynisme, propose de vous expliquer comment gagner votre vie en vendant illégalement de la drogue, d’abord en faisant le guetteur, puis en se plaçant à un coin de rue, puis en prenant la place d’un distributeur, etc, tout ça sous la forme d’une progression à travers des niveaux d’expérience qui n’est pas sans rappeler un jeu vidéo.

En se servant de la provocation la plus basique (« Pourquoi ne gagnez-vous pas votre vie en vendant de la came ? C’est très rentable ! »), How to Make Money Selling Drugs nous explique petit à petit que la prohibition n’est pas forcément la meilleure solution et que la fameuse « War on Drugs » de l’administration américaine est un fiasco total. A l’aide de nombreux témoignages de dealers de tous les niveaux possibles et de militants anti-prohibition, ce docu devient un formidable plaidoyer contre un système judiciaire devenu le vassal du complexe industrialo-pénitentiaire privé. Passionnant et très éclairant.

 

LITTERATURE

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Last Exit to Brooklyn (1964)

Roman écrit par : Hubert Selby Junior

Roman en six parties publié en 1964, Last Exit to Brooklyn fit l’effet d’une bombe à sa sortie, sortie assortie d’un immense succès populaire. Ecrit comme un pilier de comptoir raconterait une histoire de bar à un autre poivrot, le livre comprend tout l’argot et les insultes de l’époque. Clairement en avance sur son temps, il annonce les grands changements de la décennie. Jamais on n’avait lu d’histoires aussi coup de poing, remplies d’alcool, de drogue, de prostituées, de travestis, de violence, de brutalité et de personnages hors du commun décrit à l’acide – entre autres des marins, des prostituées et des travestis.

Malgré ses personnages attachants et le fait qu’un passage de la Bible précède chaque partie, ce n’est clairement pas un livre pour enfants de chœur. L’auteur publiera d’autres romans sur le même thème – notamment Requiem for a Dream (cf. ci-dessus pour son adaptation au cinéma – laquelle ayant d’ailleurs bénéficié de la participation de l’auteur).

Alex S.

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