Depuis environ cinq ans, j’ai développé une passion karaoké. Ça a commencé quand j’habitais encore à Bordeaux et qu’avec les copains, on a fait une soirée karaoké x bikers. On a chanté du Johnny et les Beach Boys avec nos blousons de cuir et des bandanas. De cette nuit mémorable, j’ai gardé un intérêt tout particulier pour cette pratique. Non pas que j’aime chanter, mais les karaokés ont une ambiance un brin désuète qui m’attendrit au plus haut point. Surtout, les animateurs de ces soirées me fascinent. Calés derrière leur table de mixage, ils distribuent leurs gros classeurs remplis de titres d’artistes aussi majeurs que Shania Twain ou Corynne Charby (n’oublions jamais le chef-d’œuvre « Boule de Flipper »), accumulent des petits papiers où des noms sont griffonnés, et ont le pouvoir de donner le micro tant désiré aux chanteurs d’un soir. C’est encore mieux quand les animateurs eux aussi poussent la chansonnette et mettent l’ambiance à coups de « Et Maryse va nous interpréter du Michel Sardou, allez ma belle ! » et de « Est-ce que vous êtes chauds ? ».

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DJ Mike (à gauche) et DJ Dan

À Bruxelles, je suis partie à la recherche de l’animateur ultime, le roi du karaoké. J’avais déjà fait mes preuves au 102, bar près du campus de l’ULB à Ixelles où, avec les potes, on avait chanté du System of A Down sous les yeux terrifiés du public. Mais le 102 a brûlé depuis. Plus récemment, mes collègues et moi avons tenté un établissement de karaoké près de la gare Centrale. Mais l’animateur nous a plus ou moins boycottés et rechignait à nous laisser le micro, après qu’un journaliste ait massacré « Le Mur du Son » de Willy Denzey en le chantant version métal. J’étais désespérée de rencontrer un jour mon roi du karaoké quand un ami m’a parlé de DJ Daniel. DJ Dan officie au New Manneken Pils, petit bar dans le quartier de Sainte-Catherine, à mi-chemin entre le troquet de quartier (pour les prix et la taille) et la boîte de nuit de province (pour les lumières et la musique). Sur son Facebook, Daniel poste les flyers de ses soirées, avec sa tête à la place de celle du manneken pis ou du clocher d’une église. Le tout avec des écritures criantes et des éclairs. Bingo.

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Vendredi soir. Il est 23h quand, pour la première fois, je mets les pieds au New Manneken Pils. Le bar n’est qu’à moitié rempli et ma présence fait baisser d’un coup la moyenne d’âge des habitués. Pour la discrétion, on repassera. Je m’assois, Pils à la main, sur la banquette en skaï rouge, à côté de Chantal, une belle femme d’une cinquantaine d’années aux longs cheveux bruns et au bronzage impeccable en ce mois d’avril belge. « Tu vas chanter hein ? », lance-t-elle avant de se lever avec son amie Lila, 23 ans, pour danser sur les Black Eyed Peas en compagnie de trois autres personnes. Daniel, homme au visage rond et sympathique, n’est pas aux platines. Il fume dehors dans sa polaire grise zippée. Ce week-end, il veut la faire relax et officie donc en binôme avec DJ Mike, un ami aux cheveux blancs et aux yeux clairs. Chantal prend le micro et commence à interpréter « Ti Amo ». Problème de vidéo, Mike a mis une version où les paroles sont en allemand. Pas grave, Chantal, qui a d’ailleurs une jolie voix, continue de mémoire. Le public est impressionné.

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Chantal assure sur « Ti amo »

Le Manneken Pils a ouvert en juillet dernier. Lule, la gérante albanaise, voulait en faire un bar de soirées et elle a pensé à contacter son ami Daniel, qui anime des karaokés depuis maintenant quatre ans. « J’ai choisi de faire ce boulot parce que j’aime bien la musique », explique DJ Dan, de son vrai nom Daniel Hermant, 47 ans. « Avant, j’ai fait DJ sono pour tous types d’événements pendant deux ans. Et encore avant, j’ai fait d’autres métiers : glacier, ambulancier, déménageur, gérant de café… » Aujourd’hui, DJ Dan est résident au Manneken Pils, où il officie du jeudi au dimanche inclus, parfois jusqu’à huit heures du matin. Depuis ses débuts d’animateur de karaoké, il n’a pris qu’un seul jour de congé, parce qu’il était malade. Il n’est pas parti en vacances. « J’aime mes week-ends comme ça, je les prends au sérieux, c’est le boulot. » Il faut dire que Daniel a rapidement fait ses preuves, bien qu’il se soit lancé seul et un peu par hasard. « Je voyais des soirées karaoké et me disais que ça avait l’air bien. Je me suis un peu entrainé à la maison et comme j’ai vu que c’était simple, je me suis dit allez. J’ai acheté le matériel, fait les livres de chansons et me suis lancé. C’est facile. »

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Lule, la patronne

Daniel claque la bise à presque toutes les personnes qui entrent dans le bar. Il faut dire que la plupart des clients ici sont réguliers et le connaissent bien. Au Manneken Pils, il est comme un VIP, le type qu’il faut connaître. Mais derrière son sourire, DJ Dan observe et veille au grain. « On essaie aussi de donner aux gens une sécurité ici », m’explique-t-il l’air très sérieux. « On regarde qui est apte à rentrer ou non. Quand y a des gens un peu bizarres, on les fait pas rentrer. » Une attention qu’apprécie Lule, déjà bien occupée derrière son bar, à servir à la chaîne des bières et proposer du massepain aux amis.

À l’intérieur, Chantal danse encore et a commandé une nouvelle chanson à DJ Mike, concentré derrière ses ordinateurs. Elle me raconte qu’elle et Daniel sont amis d’enfance mais qu’ils s’étaient perdus de vue jusqu’à ce qu’elle vienne au Manneken Pils il y a quelques semaines. Une drôle de coïncidence pour cette habituée des karaokés, qui participe aussi à des concours de chant et trouve que Chimène Badi est l’interprète dont elle est la plus proche vocalement. « Ce qui est bien avec ce boulot, c’est qu’on rencontre plein de gens. Comme Chantal par exemple, ou ces petits jeunes qui viennent souvent en after ici », sourit Daniel, alors que je retourne le voir dehors. « C’est trop chouette et ça t’ouvre d’autres portes. Je suis parti à Cayeux en France pour une remise de prix et pour faire de la sono, tous frais payés. Je rencontre aussi des chanteurs et j’organise des soirées avec eux. »

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Au fil du temps, DJ Dan s’est fait une petite réputation. « Il y a beaucoup de gens qui reviennent. T’as des types qui suivent les karaokés. Tu as ta clientèle. Tu sais, y a des clients qui font 50 ou 60 kilomètres pour suivre un animateur. C’est déjà arrivé pour moi. Ça te donne confiance. Les gens savent qu’ils vont passer une bonne soirée avec toi. » Puisqu’il a l’air si sûr de son talent, je lui fais remarquer que j’aimerais bien le voir à l’œuvre. Ça tombe bien, Mike a envie de manger un bout et Daniel le remplace derrière la sono. Il balance le dernier morceau qu’il a téléchargé : « Sapés comme jamais », de Maître Gims. « Il faut se tenir au courant des nouveautés. Et cette chanson, c’est une révolution. » J’improvise une danse avec Alexandre, pilier de comptoir au sourire édenté et aux cheveux blancs, ravi d’avoir de la compagnie. Daniel a mis ses lunettes et jette un regard perçant sur le public, qui grossit. Il évalue d’un air expert l’atmosphère. Faut-il continuer à passer de la musique pour faire danser les clients ? – Mike a déjà usé la carte Patrick Sébastien, avec succès – Ou bien est-ce le moment de relancer le karaoké ? Un véritable exercice d’équilibriste. « Les autres animateurs souvent alternent une danse, un karaoké. Pas moi, et je crois que je suis un des seuls à travailler comme ça. Quand j’ai beaucoup de monde et que je connais les gens, je peux enchaîner quatre chansons karaoké et après je mets quatre-cinq chansons pour danser. Si je vois que c’est full ambiance, qu’ils sont tous déchaînés, je continue ».

À entendre Daniel, sa qualité première est donc de se plier aux exigences des clients, à cerner leurs désirs. « C’est pas nous qui faisons la soirée, c’est les gens. Nous, on fait que les suivre. » Alors, pour faire plaisir à tout le monde, DJ Dan propose des musiques de toutes les époques et de toutes les langues. Pour le bar de Lule, il a téléchargé des morceaux en albanais. Il accepte même de passer Cœur de Pirate, qu’il a en horreur. « Ne Me Quitte Pas », en revanche, est un no-no : trop peur de casser l’ambiance et de nuire à sa réputation. Et puis, de temps en temps, il s’autorise des petits plaisirs et pousse lui aussi la chansonnette. Celle qui gère le mieux, d’un point de vue rythmique, est « You’re My Heart, You’re My Soul », de Modern Talking.

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Daniel a des centaines et des centaines de titres disponibles, en français, anglais, néerlandais, portugais, italien, espagnol et polonais, consignés dans des classeurs.

Daniel et Mike ressortent fumer. Ils ont lancé plusieurs morceaux pour danser et s’accordent une petite pause, parlent aux habitués, aux copains. Les deux animateurs se sont rencontrés quand Daniel avait encore un établissement rue du Midi, dans le centre-ville. Il avait demandé à Mike de s’occuper de la sono pour des soirées. Depuis, ils ont gardé contact. DJ Mike, Michel Vermeiren de son état civil, la cinquantaine, est dans le milieu de la nuit depuis quinze ans. Les karaokés, il y est venu plus tard, il y a quatre ans. « J’aime bien, je pense qu’on se débrouille pas mal », sourit-il. Avec Daniel, ils travaillent parfois ensemble, se refilent des plans. Au nouvel an, ils étaient tellement demandés qu’ils ont dû donner des dates à d’autres confrères. « On avait six soirées à nous deux, c’était fou. » Mais cette solidarité reste rare dans le milieu, où la concurrence est rude. D’après Mike et Dan, ils seraient environ 150 animateurs de karaokés sur Bruxelles. Des bons et, évidemment, des moins bons, qui cassent les prix. « T’en as qui te font des karaokés à 75 euros, d’autres à 200 », expose Dan. « Moi je dis aux patrons que je reste toujours jusqu’au finish, jusqu’au dernier client, alors que beaucoup arrêtent à 3h du matin. » Intriguée par les rapports avec les confrères, je demande aux deux DJs s’ils ont eu des mauvaises expériences avec certains. Daniel me raconte qu’il se fait copier parfois de ses musiques jusqu’à ses affiches, en passant par les lumières. Son succès en inspire d’autres qui ne se gênent pas pour surfer sur sa popularité. « La plupart des autres animateurs sont des faux amis. »

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Mais DJ Dan ne changerait son boulot pour rien au monde. Il suffit de le voir sourire benoîtement derrière sa table de mixage. Ou de faire des petites dédicaces et même des bruitages pendant que quelqu’un chante, « pour déconner ». Il prend même des photos de la soirée, pour garder un souvenir. Pendant plusieurs minutes, je bloque sur l’écran. On y voit une vidéo avec une saucisse dessinée, qui danse. Dessus, on a incrusté la tête de Daniel. Il s’amuse clairement dans ce qu’il fait. « Faut de la personnalité pour faire DJ, faut rigoler. On s’amuse autant que les gens, le temps passe vite, on ne s’ennuie jamais. On est payés pour s’amuser », sourit l’animateur, l’air rêveur. Et pas besoin d’alcool pour tenir, Daniel tourne uniquement au Coca et au café. Il aime tellement ce qu’il fait qu’il vient tous les soirs au Manneken Pils, même quand il n’a pas de karaoké prévu. « Je donne un coup de main à Lule. Dans la vie, pour recevoir, il faut donner. Ici c’est ma seconde maison. » Son premier foyer est lui à Nassogne, près du Luxembourg, à 130 km de Bruxelles où il travaille tous les jours. Il va bientôt retourner vivre en bordure de la capitale. Cela lui permettra peut-être de voir davantage sa femme et ses six enfants, dont la petite dernière n’a que trois ans. « Je ne vois pas souvent mes enfants mais ils n’en souffrent pas. Ma famille me soutient. »

Je laisse Daniel tranquille et décide d’aller chanter avec des amis. Nous massacrons « I Want to Break Free ». Je me sens un peu désolée pour le public et pour Freddie, mais comme m’a dit Daniel plus tôt, « on n’est pas à The Voici ici ». Encore heureux. Alors que je pars un peu avant trois heures du matin, Daniel me claque la bise. « À plus hein. Rentre bien. » J’ai déjà une liste mentale de chansons à demander à DJ Dan. Vivement la prochaine.
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Texte & photos : Marie Hamoneau©

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