« Une petite Leffe avant le départ? » 

Aéroport de Charleroi, 4h du matin.
Quelques heures de sommeil ou un café serré feraient le plus grand bien. Une bière spéciale, un peu moins, mais la tradition n’attend pas.

Parmi les visages fripés qui hantent l’aéroport, arrachés avec violence à leur oreiller, un groupe de surfers prend l’apéro. Ils s’appellent Alex, Oli, Charles ou Audric.

Et puis Greg et Lio, les deux shapers de Waveless. Créer des planches de surf en Wallifornie, où la Meuse ne fait de vagues que lorsqu’on y repêche un noyé, il fallait oser-ils l’ont fait.

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Perché sur une colline qui surplombe l’océan, l’Aloha Surf Camp est l’endroit rêvé pour se poser après une journée passée à lutter contre la marée.

Couleurs fanées et décor suranné: pas de doute, si Wes Anderson se mettait aux films de surf il tournerait ici, dans cet hôtel sorti tout droit de l’âge d’or des hippies.
Sur la terrasse qui relie leurs trois chambres et qui fera office de point de ralliement pendant ces quelques jours en leur compagnie, Lio sert le thé.
Le breuvage brûlant a à peine le temps de refroidir que déjà, il est temps de repartir. Difficile en effet de résister aux rouleaux parfaits qui nous narguent depuis la terrasse. Non mais à l’eau quoi, on est pas venus ici pour papoter et boire du thé. Y’a des planches à waxer, des wetsuits dans lesquels se saucissonner (effet sculptant assuré), des vagues à (tenter) de surfer. Un bronzage à paufiner, aussi. Pas question de rentrer sans être bronzé et de ne pas attiser la jalousie.

« Ici ils font du tajine de chameau. C’est délicieux, mais il faut le commander à l’avance. »

Avec ses maisons roses et sa colonie de chiens errants, le village de Taghazout a un haut potentiel dépaysant. Tout du moins, jusqu’à ce qu’on entre dans un des shops avoisinants: sodas, oreos et chocolat Milka, il ne serait pas temps que les surfers se trouvent dépourvus une fois l’heure des munchies venue. 

Heureusement, les chameaux qui arpentent le périmètre se portent garants de l’ambiance mille et une nuits.
Ca, et le fait qu’au moindre coin de rue, on nous propose du haschish à la sauvette. Associer aussi hardiment surf et fumette, c’est clair, les locaux ont dû trop mater Point Break. A moins qu’il n’y ait un fond de vérité derrière le cliché ? Toute ressemblance avec des circonstances s’étant déroulées, blablabla, on n’est pas là pour balancer.

« Tu veux une banane ? »

Pendant qu’Oli, Charles et Audric enchaînent les vagues avec toute la vigueur de leurs 20 ans, Greg et Lio mangent des bananes et parlent du bon vieux temps.
Celui où ils ont appris à surfer, à la rude, dans un camp en France. Deux semaines à se faire humilier par la mer, aspirés au fond de la vague à défaut de la surfer.
« Au début, le surf, c’est un peu l’école de la frustration. Il faut s’imaginer que tu es en snowboard, mais sans les remontées mécaniques, à plat ventre sur ta planche sur laquelle tu dois te hisser sans fixations, avec une visibilité à 5 mètres ».
Ramer, se positionner, se lever, surfer. L’enchaînement est simple, l’exécution, compliquée. Mal se positionner, et se faire rincer les sinus à grands renforts de cumulets forcés dans l’écume. Se lever trop tard et finir sa course misérablement, debout mais quasi immobile en plein milieu de l’océan. Combien de vagues ratées pour quelques secondes passées à glisser sur l’eau ? Dès le moment où la magie opère, la frustration et les bras lourds disparaissent face à l’émerveillement et la sensation de voler.

«  Elle est où ma pintje ? »

Sur la terrasse, une collection de cannettes de Carlsberg qui ferait rougir certains bars du Carré. Ici, pour trinquer à l’heure de l’apéro, mieux vaut venir paré : à Taghazout, l’alcool est out.
Pas de quoi décourager une bande de Valeureux Liégeois. Les cheveux en bataille, les yeux rougis par l’eau de mer, on refait le monde au fil des bières. Ca parle de surf, de snowboard, de skate.

Qu’importe la glisse pourvu qu’on ait l’ivresse.

«  Je lui ai demandé comment elle avait préparé l’omelette.
Tu sais ce qu’elle m’a répondu ? Qu’il fallait casser des œufs ! »

L’ambiance potache se poursuit le lendemain au petit-déjeuner malgré nuit courte, le manque de sommeil instantanément balayé par l’excitation d’aller surfer. Entre deux bouchées d’omelette, les surfers confirmés nous regardent avec bienveillance. Limite s’ils ne s’excusent pas de nous avoir transmis le virus, celui qui les pousse à se jeter à l’eau à la moindre occasion et à ramer usqu’à la déraison. Nos ombres s’allongent sur la sable où séchent nos wetsuits glacés qu’ils sont encore dans l’eau à attendre le prochain rouleau.
Pas question de quitter l’eau tant que le soleil n’y a pas plongé.

«  Il y a deux catégories de surfers.
Les longboarders, qui font ça autant pour le surf que pour le style, et puis les autres. Mais comme tout le marketing du surf tourne autour de mecs bronzés avec des petites planches, tout le monde achète ça 
».

Du haut d’une falaise, le crew regarde Oli et Charles se lancer à l’assaut des rouleaux. L’eau gronde et tourbillonne et rappelle dangereusement la puissance de l’océan. Une seconde d’inattention et c’est parti pour un petit détour par une machine à laver salée dont on ressort les sinus explosés.
Oli et Charles, eux, sont concentrés. A les voir frôler de la main le tube qui peu à peu se referme autour d’eux, on se dit que ça doit être ça, toucher du doigt le Nirvana.

«  Les coups de boule, c’est mauvais pour la santé ».

Le matin même, une bagarre a failli éclater – une histoire de priorité volée et de locaux énervés. Pas plus d’un surfer sur la vague, celui qui en a pris possession en premier a priorité sur celui qui est toujours en train de ramer. Plus que de la politesse, une question de sécurité.
Les esprits s’échauffent ; les anecdotes s’enchaînent, ça parle de bagarres aquatiques, de spots de rêve et de surf babes qui glissent sur la mer les seins à l’air.

Reprends de la Carlsberg mec, de toutes façons, demain, on se barre sur la côte.

« C’est Saint-Tropez ici les gars ».

Au marché aux poissons d’Imsouane, le poisson fait à peine quelques mètres qu’il est déjà sur les étals des poissonniers, prêt à être grillé. On le choisit pendant qu’il frétille, et on s’assied à l’ombre du phare en attendant qu’il soit préparé. Thon rouge, poulpe et daurade chauffent les braises en attendant la véritable star du show, des fruits de mer fantasmagoriques sortis tout droit de la Petite Sirène.
Dans le port d’Imsouane, y’a des surfers qui mangent, et qui cassent à coups de pierres des araignées de mer.
Un festin de rois à 6 euros par personne, dégusté sur une longue table en plastique avec vue sur les embarcations de bois coloré, les chiens errants et les pêcheurs du dimanche.
Seule ombre au tableau : Neptune n’est pas prêteur, c’est là son moindre défaut. Un festin marin, oui, mais pas de houle en contrepartie. Les planches de surf prennent le soleil sur le toit des voitures de location pendant qu’on contemple nos options.
Après pas mal de pourparlers entre vieux sages et têtes brûlées, on se décide à rentrer, espérer profiter de quelques vagues et des derniers rayons du soleil dans la crique en contrebas de l’Aloha.

Sur la route du littoral, panneaux et grues annoncent l’apparition de la station Taghazout Bay, son golfe et ses hôtels rutilants. Le cœur se serre à l’idée de la colonisation de ce paradis perdu par des touristes à la recherche de soleil bon marché.

« T’inquiète, ça fait des années que les grues sont là et le projet n’avance pas ».

Long live la Wallifornie.

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