Une poignée de questions ouvertes, une petite dizaine d’intervenants, certains connus, d’autres non. Des punks de 1976, des punks de 1986, des punks de 1994, des punks de 2016. A la Please Kill Me de Legs Mc Neil, l’un des meilleurs bouquins sur le punk jamais publié, voici une petite histoire orale et éclatée d’un genre, d’une esthétique et d’un mode de vie qui n’ont jamais cessé d’évoluer, ni de subjuguer. Y compris en Belgique.

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1 | Teenage kicks

 

 Jean-Michel Snoeck (la quarantaine,tatoueur, auteur de Mémoires d’un Tatoueur) : « Le punk, c’était toute ma jeunesse, une révolte, mais par nature un truc nécessairement éphémère (no future) ! Cette éphémèrité (ho, le vilain mot) fait des jeunes punks des enfants qui se déguisent avec une panoplie. »

 Jean-Luc Demeyer (la cinquantaine, chanteur de Front 242, entre autres) : « Pour moi le punk, c’est d’abord une musiqueradicale, simple et forte, avec une énergie considérable, une sorte de rage intérieure irrépressible, que j’ai découverte dans des soirées à Leuven et Bruxelles. Je m’y suis vite identifié et je me suis intégré très facilement parmi ses fans. Même si j’ai par la suite rapidement embrayé sur des musiques électroniques, j’ai longtemps été appelé « le punk » dans mon entourage. Je pense avoir gardé du punk une aspiration globale à la simplicité, à l’authenticité et à une certaine intensité, une envie d’aller directement à l’essentiel, un refus de m’encombrer de choses pesantes ou convenues (au sens propre comme au sens figuré). »

Kevin Dochain (la trentaine, guitariste de Von Durden et Foo Detective, journaliste) : « Le punk, c’est mon premier contact avec ce qui n’était ni la musique de mes parents, ni la merde qui passait à la radio. Pour mes 12 ans, je reçois le Nevermind de Nirvana, deux ans après la mort de Kurt, et la brèche est ouverte vers tout ce qui reste encore aujourd’hui mes repères absolus en musique. Soit d’abord le pop-punk de l’époque (Offspring et Green Day, haha), mais qui m’incite très vite à remonter vers les Ramones, les Pistols, Television, les Damned ou, moins loin, Rancid, Operation Ivy et les Riot Grrrl. J’en profite, à mes 15-16 ans, pour écumer tous les concerts punk du coin, dans les MJ et les squats, soit quelques uns des meilleurs souvenirs de ma vie. »

Julien Bovy (la cinquantaine, commerçant, ancien patron du label Elf Cut et du magazine Voxer) : « Pour moi, c’est avant tout une esthétique, un style, une attitude, un état d’esprit, mais aussi une perception ou un prisme au travers duquel j’ai très tôt vu la société et les gens différemment que la plupart de mes copains. Il a été l’accélérateur de mon cynisme et de ma rage et le détonateur d’un esprit critique et d’une approche romantique. Chaque personne a une vision différente du punk, selon l’époque, le contexte et l’endroit où il l’a vécu. Il se fait que je me le suis pris en pleine poire à 14/15 ans en 76/77 à Bruxelles, et ici, on trouvait tous les disques quelques jours après leur sortie en Angleterre. Quand j’allais chez Caroline Music, il y avait tous ces mecs étranges et stylés, plus âgés que moi. Sans leur parler -j’étais timide- je faisais secrètement partie de leur bande.”

Carolyne Digriz (la trentaine, activiste) : « Le terme «Punk» est à présent un énorme fourretout plus ou moins digeste, contenant style musical, esthétique, idéologie plus ou moins valable… Si on s’en tient à ce dernier aspect, pour moi, l’attitude punk est une position anti-establishment, qui met un point d’honneur à ne jamais faire tout à fait ce qu’on lui demande, avec des dimensions variables : romantisme adolescent, crasse sexy, idéalisme énergique, insurrection nonchalante, individualisme patenté, homemade bancal, affranchissement social, la jackasserie comme assurance vie… La première fois que l’expression imagée de tout ce joyeux foutoir m’a quelque peu surgi à la tronche, c’était en tombant à 8/9 ans, début 90, sur l’émission de Canal+ «L’œil du Cyclone» des frangins Lefdup (entre autres), eux-mêmes pas mal liés à l’univers de Lucrate Milk. La première fois que j’ai maté l’émission, j’ai pris une vraie perche, j’étais hypnotisée par la saturation visuelle et les bandes son, et ensuite, j’avais envie de sauter partout, de créer aussi des trucs. Indéniablement, ça m’a beaucoup influencée. C’est un peu fou mais j’ai le souvenir de quelques thèmes de l’émission qui m’avaient bien marquée, notamment la guerre du golfe, les Residents, le dj Dee Nasty… Le tout avec des images hypnotiques super-clipées avec une grande dimension chaotique DIY super-attrayante. »

2 | Orgasm addict

 

 Elzo Durt (la trentaine, artiste, organisateur de concerts, DJ) : « C’est mon moteur. Pour créer, j’écoute toute la journée de la musique et essentiellement du punk… C’est assez large aujourd’hui, ce n’est plus une niche comme en 77. On dit que c’est punk quand ça joue fort, brut et criard. »

Kevin Dochain : « C’est clairement le punk qui a façonné mes goûts musicaux et m’a ouvert l’esprit sur plein de trucs comme l’intégrité et l’urgence, qui ont accompagné mes rages adolescentes. Il m’a aussi appris qu’il n’y avait pas besoin de se toucher la nouille pour faire un bon musicien. Dans la dizaine de groupes dans lesquels j’ai joué, ça a toujours été une constante dans mon jeu: préférer l’énergie punk à toute forme de musicalité virtuose qui me casse tout simplement les couilles. D’ailleurs, l’idée, quand je fais un gros pain sur scène, c’est de le répéter quatre fois et faire gober que ça fait partie du morceau. »

Carolyne Digriz : « Je suis de 1983. C’était donc râpé pour vivre la genèse du truc mais je considère que c’était quand même une chance de passer le cap de l’adolescence dans les années ’90 : je me suis peut être épargnée la partie la plus ultra-nihiliste et autodestructrice du punk, dans laquelle je serais sûrement tombée si j’étais née 20 ans plus tôt. Moi et mes potes de la cour de récré, on a été biberonnés par des teen movies comme Trainspotting, qui jetait pour nous un écho glaçant sur les grands frères keupons des années ’80, en train de peu à peu discrètement claquer sous Subutex et Méthadone tout autour de nous. Il y a aussi des personnages cultes comme Tank Girl du fanzine Deadline, Daria sur MTV ou Brody Dalle qui m’ont permis de survivre puis d’accepter de naîtreavec un vagin et même, de le revendiquer, ce qui n’était pas gagné (…) Plus tard, je me suis barrée de chez moi par la fenêtre et certains punks se sont par moments substitués à ma famille, même si je suis trop dilettante pour rester fidèle à un seul crew. Sinon, dans les squats et autres lieux alternatifs, je trouve que l’on est progressivement passé de «No Future» à « Yes Future, but…», du nihilisme des années ’80 à l’activisme années ’2000, qu’il soit postcapitaliste, féministe, vegan ou punk queer, par exemple. Et si on peut regretter la classe minimale et nietzschéenne du début des 80’s, lorsque l’absolu idéal et tacite du punk était de crever une seringue au bras en RDA coiffé d’un képi de la Stasi, je ne suis pas mécontente de cette alternative généralisée, peut être parce que j’aime bien être en vie et construire des trucs positifs sans pour autant marcher béatement pieds nus avec un djembé à la main. »

Punk, le chapitre belge / Illustration Jampur Fraize

3 | Smash it up

 

Julien Bovy : «Pour moi, ceux qui représentent au mieux le punk, ce sont encore aujourd’hui, et ce le sera probablement pour toujours, les 4 mecs qui figurent sur la cover du premier single des Damned. Une cover qui m’obsède toujours (…) La pose, la rébellion, l’énergie, le gros fuck, la jeunesse, le chaos. C’est sans hésitation la représentation de l’insolence du punk à ses débuts -époque anglaise (76-78)- qui me fait encore suer aujourd’hui.»

Elzo Durt : « Les Ramones, Kurt Cobain, Métal Urbain, The Adverts,  The Spits, Frustration… Je pourrais ajouter les noms de toute mon étagère de disques car il y en a plein pour chaque époque et chaque coin du monde. Je pense toutefois que pour ma génération, l’un des plus importants restera Jay Reatard. Dans les années 2000, il a vraiment réinventé le punk. »

Jean-Luc Demeyer : « Mes héros personnels, ce sont plutôt Colin Newman et Graham Lewis de Wire, que j’ai rencontrés beaucoup plus tard : des gens posés, intelligents, lucides, créatifs et pleins d’humour. »

Dominique Van Cappellen (la quarantaine, musicienne dans Baby Fire, Keiki, etc…) : « Pour son engagement au sein de Crass et parce qu’elle vit aujourd’hui encore en accord avec ses principes d’émancipation et de partage, je dirais Eve libertine. Dans son quartier de Londres, elle a participé au réaménagement d’un parc où il y a régulièrement des projections de films, des fêtes pour enfants… Il y a quelques années encore, elle faisait des massages à des personnes victimes de torture. Là, elle s’est remise à couper les cheveux de sans-abris. C’était un grand honneur pour moi qu’elle accepte de chanter sur Victory, un morceau de Baby Fire. »

Kevin Dochain : « Johnny Ramone représente pour moi l’essence du punk dans l’attitude et la dégaine sur scène. Tout à fond, rien à branler, dans ta gueule. Mais l’intégrité punk, c’est plutôt Tim Armstrong. Ecorché vif, le mec ne se la joue pas une seconde, enchaîne les albums à fond de balle mais quand il veut faire un disque de reggae, ça donne le meilleur Rancid à mon goût (Indestructible). Bourré de super textes d’ailleurs, à l’exact opposé des crétineries jouissives des Ramones. Même s’il est très codé, c’est l’absence de règles dans le punk qui m’a toujours parlé. »

Philippe Decoster (la cinquantaine, actif dans le milieu musical chez Nada/62TV, etc…) : « J’hésite entre Joey Ramone pour le côté romantique et Michel Simon pour le côté provocateur… Sinon, j’ai vu dernièrement Fat White Family à Liège et c’était très très punk, et très bien aussi. »

 

4 | Favorite thing

 

Kevin Dochain : « L’accessoire, au risque de sonner cheesy, c’est l’incontournable crète de punk à chiens of course. Gamin, avec mon premier “vrai” groupe, on est invité à jouer en Normandie pour ce qu’on imagine qui va être le concert de notre vie. Au final, on se retrouve dans une free party bien naze mais comme j’avais envie de marquer le coup avant d’arriver, j’ai voulu me faire la totale crête péroxydée. Pour la crête, pas de problème: trois coups de rasoir, un peu de colle à bois après m’être rendu compte que ce n’était pas la peine de vider un pot de wax de plus. Pour décolorer les cheveux par contre, on a cru bon déboucher un flacon d’eau oxygénée qui traînait dans le garage, croyant que ça ferait l’affaire. Sauf que le truc était hyper-concentré et qu’on a _ ni avec des trous dans les mains, et dans les pieds du pote qui a marché dedans après. Crétin à souhait. Mon disque punk préféré, même si c’est pas du punk à proprement dire, c’est sans hésiter le Doolittle des Pixies. Punk dans l’essence, dans l’énergie, dans un certain je-m’en-foutisme génial qui n’oublie pas de glisser quelques-uns des refrains les plus catchy que j’aie jamais entendus.Je reviens tout le temps aux Pixies, c’est clairement aussi mon “disque pour île déserte”. »

Dominique Van Cappellen : « Le livre Crass – Love Songs, que m’a offert Penny Rimbaud. Il contient
l’ensemble des textes du groupe. »

Julien Bovy : « Définitivement le fanzine Sniffin’ Glue Punk et famille, le chapitre belge / Illustration Jampur Fraizecréé par Mark Perry d’Alternative TV. Ce que j’y lisais, les photos, les reviews de gigs me faisaient fantasmer –avoir lu qu’un mec s’était fait poignarder lors d’un concert des Damned rendait tout cela très excitant-, je rêvais de vivre à Londres, d’aller au Roxy tous les soirs, de faire partie de ce mouvement et pouvoir exprimer complètement mon désoeuvrement. Tout cela me semblait brutal et violent et correspondait à mon état d’esprit de l’époque. Il y avait une mouvance punk à Bruxelles qui se retrouvait au Rockin’ Club, par exemple. Je m’y étais rendu quelques fois, mais je me sentais bien trop jeune et timide pour me mêler à la clique du Crom, du Vlak ou du grand Julien. »

Jean-Michel Snoeck : « Mon perfecto, London Calling des Clash et le mélange bière/Jack Daniels. »

Carolyne Digriz : « C’est dur d’extraire un seul item, parce que je suis plutôt du genre assemblage, collage bordélique… Paris sous les Bombes, mon arrière grand-mère de 101 ans et son attrait ad vitam pour la bagarre et la vitesse en chaise roulante, les scènes de cul décrites par Henry Miller, gérer sa montée de LSD durant un covoiturage Blablacar de 8 h entourée de mères de famille, un pin’s de Jean Marie Bigard, une bouteille de Koenigsbier qui bloque la pédale de frein d’une supercinq, choisir de manger la pilule bleue ET la pilule rouge, Ben Weasel qui bitche sur Fat Mike, Le bruit et la Fureur,  Lisa Monet qui chante «Yaourt aux Fruits», Death Grips au Magasin 4, prendre un bain de soleil dans la jungle de Calais, Hanouna qui remplace Patrick Menais, mon dinosaure qui couine – offert par mon père – qui est en réalité un jouet pour chien acheté en seconde main, être Cathare en 1198 ou choisir d’être CRS en 2016, tout ça quoi… »

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Illustrations : Jampur Fraize©

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