Les historiens du rock n’roll se disputent depuis des décennies : qui a inventé la musique punk ou punk rock comme on disait à l’époque ? Quel est le premier groupe punk ? Les MC5, en purs précurseurs dont les concerts se terminaient souvent par une émeute ? Les Stooges, le groupe d’Iggy Pop ? Récemment, on a beaucoup parlé de Death, un groupe formé de 3 jeunes Noirs qui auraient inventé sans le savoir le punk – un excellent rockumentaire sorti en 2013 leur est d’ailleurs consacré (« A Band Called Death« ).

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Mais ces éternels débats se révèlent bien entendu stériles et, au final, sans grand intérêt. Les influences musicales étant ce qu’elles sont, chacun influençant son voisin, il est très difficile voire impossible d’être définitif à propos de la création de genres musicaux.

Non, il est beaucoup plus intéressant de parler de l’esprit, de ce qu’il en reste, de ce qu’il a apporté au monde de la musique au sens large que de vouloir déterminer qui le premier a joué de telle ou telle façon. Le creuset du punk a engendré de nombreux enfants : noise, alternatif, hardcore, speed, metal, etc. Le plus grand attrait de ce style musical : tout le monde peut former un groupe ! 1,2,3,4 et go ! Achète quelques instruments, mets-toi à jouer même si tu n’as aucune idée de la façon de faire. Tu apprendras en jouant. La promotion du concert ? Tu peux le faire toi-même ! La sono ? Tu peux t’en sortir ! Toute cette philosophie de débrouillardise, le principe du « Do It Yourself » reste sans aucun doute le plus beau legs que la musique punk nous ait laissé.

Mais que reste-il vraiment du punk aujourd’hui ? En tout cas, beaucoup plus qu’un look codifié à l’extrême un peu ringard. Si la musique disco a trépassé depuis longtemps et qu’il n’en reste rien (à part Disco Stu dans les Simpsons), l’esprit punk, cet esprit de coopération et du « fais-le toi-même » reste bien présent dans le milieu de la musique alternative/underground mais également dans des endroits que vous ne soupçonneriez pas. Je pense par exemple aux hackers et bidouilleurs contemporains.

Je vous propose, comme à chaque fois, une petite sélection d’œuvres. Quelques brûlots punk, plus fauchés les uns que les autres mais inventifs, pour le moins. Vous n’aurez pas droit à « Sid and Nancy » : j’en ai déjà parlé dans le dernier numéro. Cette sélection contient un peu de Sex Pistols malgré tout… Enjoy !

 

CINEMA

 

 

Suburbia (1983)

Réalisé par : Penelope Spheeris

Avec : Chris Pedersen, Bill Coyne, Jennifer Clay

Suburbia raconte la vie, le temps d’un été, d’une bande, pardon, d’un gang de punk rockers vivant dans un squat de banlieue. Grâce à de petits vols, la bande survit tant bien que mal autour de son chef non-proclamé, Jack, tout en recueillant de nouveaux membres. Sur fond de récession sociale et de guerre du Vietnam, entre beaufs surarmés et bandes de chiens errants affamés, Suburbia (joli mot-valise composé des mots « suburbs » et « utopia« ), parsemé de scènes-chocs, ne prend pas ses sujets pour des agneaux mais ne les juge pas non plus : inadaptés, stupides, battus, exclus… qu’auraient-ils pu devenir d’autre ? Suburbia se termine sur un terrible rappel à l’ordre : la fête est terminée, l’innocence irrémédiablement perdue.

A noter la présence de Flea (le bassiste des Red Hot Chili Peppers) parmi la bande d’orphelins avant le succès planétaire du groupe de Los Angeles. En effet, dans un souci de réalisme, la réalisatrice a recruté des membres de la scène punk locale et non pas des acteurs professionnels.

 

Rude Boy (1980)

Réalisé par : Jack Hazan, David Mingay

Avec : Dave Armstrong, Barry Baker, Terry Barry

Quelque part entre le film documentaire, le film de fiction, le film musical et le film social, Rude Boy suit les tristes aventures d’un jeune punk, roadie pour les Clash. Lutte des classes dans le Royaume-Uni de Margaret Thatcher, lutte antiraciste, lutte contre l’ignorance de la classe ouvrière, Rude Boy brosse ces sujets très rapidement à travers le parcours quasi-initiatique du personnage principal. Le plus mémorable reste certainement la performance des Clash, de larges extraits de concert figurant sur le métrage.

Objet étrange que ce Rude Boy, enfant bizarre de l’époque et pas un grand film. Mais certainement un film à voir comme un des meilleurs témoignages de la période évoquée et sans aucun doute pour l’excellence des performances des Clash, au sommet de leur art.

 

Breaking Glass (1980)

Réalisé par : Brian Gibson

Avec : Hazel O’Connor, Phil Daniels

On ne peut pas dire que les années aient été particulièrement tendres avec Breaking Glass. Malgré tout, ce film reste exceptionnel, méconnu et sous-estimé. Réalisé en 1980, après « l’hiver du mécontentement » (un long et froid hiver anglais frappé très durement par les grèves, un chômage endémique et un gouvernement qui mènera tout droit le pays dans les bras de la Harpie Thatcher qui finira de mettre la classe ouvrière par terre), Breaking Glass raconte l’histoire d’une chanteuse talentueuse et de sa recherche de la gloire dans un Londres froid et fort peu réceptif. Aidée en cela par un manager improvisé, Kate connaîtra les drames et les succès avant la fin du voyage, non sans passer dans les mains d’une maison de disque peu scrupuleuse, un Etat policier sans âme et une population tentée par le néo-nazisme.

L’actrice principale Hazel O’Connor écrit et interprète ses morceaux pour Breaking Glass. Son style (vocal, vestimentaire, musical) sera beaucoup copié les années suivantes. Elle ne retrouvera malheureusement jamais au cinéma un rôle aussi intéressant et complexe que celui de Kate dans Breaking Glass.

 

DOCUMENTAIRES

 

The Decline Of Western Civilization (1981)

Réalisé par : Penelope Spheeris

La réalisatrice de ce beau bordel est sans conteste la star de ce Brainjuice. Je ne cite pas moins de trois œuvres d’elle. Pourquoi ? Parce que Penelope Spheeris a visiblement fait du sujet sa passion voire l’œuvre de sa vie (ou pas très loin). De plus, elle en parle très bien, en laissant justement les jeunes et les membres de groupes en parler à sa place, dans un style docu-réalité.

Tourné entre 1979 et 1980, The Decline Of Western Civilization mélange interviews avec les membres de groupes de la scène punk de Los Angeles, performances musicales de ces mêmes groupes, interview des jeunes fans et interview des critiques musicaux écrivant dans un fanzine, façon DIY (Do It Yourself).

Franchement éclairant, parfois effrayant (à l’image de cette jeunesse désœuvrée un peu homophobe, un peu raciste, un peu con quoi) mais toujours passionnant, ce documentaire possède le très grand avantage de nous laisser entrapercevoir un champ artistique de possibilités quasi infinies.

Dans la rubrique « Anecdotes », on aperçoit Pat Smear parmi les fans interviewés – l’homme jouera (beaucoup) plus tard dans Nirvana. Le monde est petit.

 

The Decline Of Western Civilization – Part III (1998)

Réalisé par : Penelope Spheeris

Penelope Spheeris a réalisé trois « Decline Of Western Civilization« . Nous avons passé le deuxième (qui s’intéresse aux années « metal« ) pour ne retenir que le premier et celui-ci.

Presque 20 ans plus tard après son premier volume, la réalisatrice retourne à L.A. et interroge les nouveaux venus de la scène hardcore punk. Sans domicile fixe, mendiants pour la plupart et sans arrêt défoncés, chacun ne se voyant pas vivre encore cinq ans. Comme vous l’aurez compris, la joie et l’allégresse ne dominent pas l’image pendant une heure et trente minutes.

Le documentaire, émaillé de discours politiques et de performances live tient surtout son intérêt dans le bilan glacé établi par ces jeunes. Avec un peu de recul, ce documentaire ressorti récemment en DVD apparaît quasiment plus comme un plaidoyer pour un mode de vie stable au sein de la cellule familiale tant l’alternative semble sans issue.

 

Punk’s Not Dead (2007)

Réalisé par : Susan Dynner

Alors, toi, punk ou pas punk ? T’es punk alors que tu sors du McDo ? T’es punk parce que tu as une crête bariolée ? Lorsqu’un mouvement underground rempli tellement de salles de concert qu’il finit par se retrouver dans les stades, lorsque l’alternatif devient mainstream, lorsque le subversif passe à la radio et devient consensuel… que deviennent les idéaux primordiaux ?

Ce documentaire pose sans doute beaucoup plus de questions qu’il n’y répond et vous fera probablement régulièrement grincer des dents (« Quoi, ce petit merdeux se prétend punk ? C’est une blague ?« ) mais il possède l’immense mérite de poser les bonnes questions et de remettre en perspective le mouvement de base à travers 40 ans d’exploitation.

A noter que les vieux de la vieille viennent apporter leur grain de sel : Henry Rollins (Black Flag), Ian MacKaye (Minor Threat) et Jello Biafra (Dead Kennedys) pour ne citer qu’eux.

 

The Great Rock n’Roll Swindle (1980)

Réalisé par : Julien Temple

Avec : Malcolm McLaren, Sid Vicious, Steve Jones

Un docu sur les Sex Pistols. Littéralement traduisible par « La Grande Escroquerie du Rock n’Roll« , ce documentaire de Julien Temple a été réalisé à une époque où les membres du groupe se détestaient. Et quel meilleur représentant pour parler au nom du groupe que leur manager Malcom McDowell ? Quelle bonne blague… Tout va de travers à tous les étages dans ce témoignage d’époque. Si vous marchez dans la combine du manager tout-puissant qui créé un groupe de toutes pièces afin d’empocher un gros paquet de fric, vous passerez un bon moment. Finalement, on se demande si le titre ne fait pas référence à l’œuvre elle-même plutôt qu’aux Sex Pistols.

Plus sérieusement, ce métrage vaut surtout pour les extraits live des Pistols à leur apogée, une bonne transposition de l’ambiance de l’époque dans le milieu underground ainsi que pour une réinterprétation surréaliste de My Way (l’original chanté par Frank Sinatra) par un Sid Vicious qui n’en a plus pour très longtemps à vivre. Le responsable de cette catastrophe, Julien Temple, se rattrapera avec un autre docu sur les Pistols, « The Filth and the Fury« , beaucoup plus convaincant.

 

ESSAIS

 

destroy

Destroy ! (2007)

Essai écrit par : Alvin Gibbs

Sous-titré « L’Histoire Définitive du Punk » (rien que ça…), l’ouvrage d’Alvin Gibbs (l’homme possède notamment la ligne « bassiste pour Iggy Pop » sur son C.V.) ne manque pas de qualités malgré ses défauts, disons… relativement encombrants. D’une part, l’auteur, bassiste dans le groupe UK Subs à l’époque réussit à faire passer celui-ci pour un groupe de premier plan, ce que votre serviteur n’a pas manqué de trouver largement exagéré. D’autre part, l’ambition affichée sur la couverture ne peut être satisfaite : comment tout écrire sur le punk en seul volume ?

Mais cessons d’être négatifs ! Ce témoignage par un acteur de terrain authentique vaut surtout pour un point de vue unique sur l’époque faste de la période punk anglaise. Vous aurez droit à tout un tas d’information sur les groupes, les articles dans la presse, les clubs dédiés au mouvement, les styles, les courants, … bref, ce bouquin incarne la porte d’entrée idéale à la sous-culture punk. Mais une porte d’entrée seulement.

 

mikailoff

Kick Out the Jams, Motherfuckers !

Essai écrit par : Pierre Mikaïloff

Fruit de cinq longues années de recherche sur le sujet, « Kick Out the Jams, Motherfuckers !« , sous-titré « Punk Rock, 1969-1978« , se trouve être un putain de livre-bilan. Trois parties composent l’ouvrage : d’abord, une histoire, avec sa chronologie précédée d’une introduction. Ensuite, un dico de A à Z qui, sans volonté d’être exhaustif (seul un imbécile pourrait ‘y risquer), brasse énormément de références : les groupes et leurs albums, les festivals, les endroits, les looks, les individus remarquables, les œuvres filmiques et littéraires, etc, etc. Enfin, le tome se termine par une série d’interviews.

Contenant en outre une centaine d’illustrations, « Kick Out the Jams, Motherfuckers ! » réalise le tour de force de satisfaire tout le monde : le profane y trouvera toutes les informations qu’il désire sur la période qui l’intéresse et l’amateur averti trouvera en seul volume les éléments épars de sa mémoire déjà bien attaquée par la bière et autres substances moins licites. Un must have.

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