Enfant des années quatre-vingts, en blazer à épaulettes, et fuseau – l’ancêtre du legging – le punk était pour moi un truc vaguement bizarre de mecs beuglant, oreille percée d’épingles à nourrice et crêtes multicolores. Un manque de style et un mauvais goût total qui me passait complètement au-dessus, pendant que je découvrais Michaël Jackson et ses blousons chatoyants. La débauche de moyens, dans les clips, merde c’était quelque chose : qui a oublié la première fois qu’il a vu Thriller ? La pop ! Une orgie de sons et de lumières, Madonna qui se déhanche sur Holidays et les petites gonzes dans les cours d’école de reprendre en choeur. On portait des t-shirts trop grands qui nous découvraient l’épaule et qu’on coupait au-dessus du nombril pour faire bien.

Je n’avais rien de punk, j’avais neuf ans, est-ce une excuse ? Née trop tard pour comprendre ou même ressentir cette hargne, trop jeune pour contester, je n’ai jamais accroché. Oh, bien sûr, je me suis plus tard sali les oreilles au grunge de Nirvana, tâté du punk-pop d’Offspring mais en dilettante. Les Ramones, Sex pistols, The Clash ? Connaissais pas. Nina Hagen ? Iggy ? De vagues silhouettes : lézard nu et gesticulant contre brune énervée et improbable.Le punk m’est longtemps resté une sorte de no man’s land, où à part les gimmicks « no future » et     « do it yourself » je n’avais aucun repère.

 

Et puis le vin fûtPunk et vin : anarchie dans le vignoble

 

Comme en musique, j’ai commencé par les faciles, les immédiats. Les vins « pop ». Des vins avec une histoire claire et lisible, parfois un peu anonymisés : ce qui comptait, c’était l’appellation, pas la démarche du vigneron. Ce qui me plaisait, c’était cette merveilleuse ordonnance : les syrah sont faites en Rhône nord, elles sentent le poivre et parfois la civette, elles sont robustes. Les pinot noirs ne sont bons qu’en Bourgogne – ailleurs ils sont dégueulasses – et les chardonnays sont ronds, beurrés comme des petits Lu. Un ordre établi, accordant à chaque cépage une façon de s’exprimer, codifiée. Rassurante.

Un monde du vin pop, solaire, sans nuages ou presque : les rares bâtards (hormis montrachet) étaient prestement poussés sous le tapis, ou sommés de s’aligner.

J’ai continué à écouter Michaël Jackson. Et puis Johnny Cash. Et puis Bashung. R.E.M, Radiohead, Daniel Darc, Coltrane et Katherine, Neil Young, les Stones, Jackson C. Franck, Depeche Mode, Eels. Mon univers musical s’est ouvert, fracturé, décomposé, réinventé.

Le vin, pareil : j’ai pris d’autres chemins. Goûté des machins grandiloquents, Queen à sa plus grande époque. Des petits à l’air frêle mais intenses : le top de la crème, Prince. Des vins presque improvisés comme un jazz. Des compos classiques. J’ai commencé à me balader du côté des vins « à la marge ». Sans appellations revendiquées plus haut que leurs culs. Des vins faits à la débrouille, à l’arrache ou bien avec une grande maîtrise : celle de celui qui a longtemps observé la nature. Des vins pas forcément faits pour plaire au plus grand nombre, parfois pas faits pour plaire tout court.

Des vins qui remettaient en cause les fondements inébranlables de la dégustation. Des bouteilles qui m’ont fait douter, sur ce que doit être la nature du vin. Et y avait des tronches derrière. Des gars en majorité, souvent dans des coins paumés.

Des vins sacrément détonants. Dissonants. Parfois complètement baisés : en dégustation, sur un salon, il m’est arrivé de pincer le nez et d’émettre des doutes sur un de ces pinards. Certains vignerons ont regoûté avec moi m’expliquant que là, il avait pris la souris par exemple, d’autres s’en sont platement battu les couilles : « mon vin, tu le prends comme il est, et basta ».
Quelquefois aussi, j’ai vécu avec ces jus d’enfer des moments de jouissance pure. J’ai plané au point de me demander si c’était bien du raisin !
Du vin punk ? Et pourquoi pas ? La bière, on y pense, si possible en canettes dégueulasses, liquide pisseux et qui se vomit sans effort mais l’ostentatoire pinard ?

Pourtant le punk c’est le rejet de l’ordre établi : les vignerons qui choisissent des modes de viticultures alternatives (biodynamiques, nature) peuvent être qualifiés de punks. C’est une forme de contestation, de la surexploitation agricole, de la production intensive, de l’utilisation massive de pesticides. Le rejet d’un goût uniforme, linéaire quitte à parfois dérouter ou se planter. Si c’est pas dire merde à une forme de modèle je ne sais pas ce que c’est.

Le vin peut – pas toujours, et pas forcément de son plein gré – devenir porteur d’un message politique radical. Certains s’en emparent : à lire le Manifeste pour le vin naturel d’Antonin Iommi-Amunategui, c’est une des voies choisies pour bousculer un monde injuste, revenir à une société plus cohérente. Là où Sid braillait « no future » – l’histoire lui a donné raison – le vin punk diffère : il offre l’utopie d’un avenir moins bouché.

Quand j’ai fouillé le sujet, j’ai cherché quels pouvaient être ces vignerons étiquetés « punk » : on m’a cité un tas de noms, soit des mecs un peu rigolos, voire carrément déglingos, d’anciens zicos reconvertis dans la vigne,
des philosophes du cep, des collectifs aussi. L’Ardèche doit avoir une atmosphère particulière, parce qu’il y en a un nid là-bas. Certains se réclament du punk, y font référence sur leurs étiquettes, d’autres pas du tout : ce sont les gens qui les voient comme ça.

Après tout ce n’est pas complètement illogique : un vigneron est aussi là pour produire d’une certaine façon artistique comme un musicien, et cette production peut porter – aussi – un message politique, provoc’ interprété de diverses manières selon qui le reçoit.

Le sexe se décline sur les étiquettes, en jeux de mots ou visuels salaces. Il est cru, nu bandant. La musique punk a la première cessé de tourner autour du pot : là où la gentille pop usait encore de métaphores, elle décrivait le cul explicitement. La chair, le sperme et le sang. On est très loin de l’univers gentillet du carpe diem : la subversion avant tout.

Le dernier point est le fric : des punks qui font du business ? Ça ne peut pas exister ! Aucun des vignerons punks ou considéréscomme tels n’est riche. Certains vendent leurs quilles à des prix relativement élevés, mais c’est aussi une des conséquences d’un travail différent. C’est le résultat de cuves qui partent en vrille, de vendanges impossibles, de rendements riquiqui : des risques et de la rareté.

Le punk chie sur le pompeux, le prétentieux. Il préfère dépouiller, rendre la musique accessible à tous, oui même toi dans ton garage pourri, avec ta guitare mal accordée. Le punk exhorte à casser les codes et à se réapproprier les choses.

Alors parlez de vin, avec vos tripes, même si vous le faites bizarrement ou de façon brutale : soyez punks ! De toute façon la « norme » a perverti la dégustation. On trouve des pros qui décrivent le vin qu’ils dégustent non pas comme il est vraiment, mais comme ils pensent qu’ils devraient être. Même plus besoin de goûter pour décrire : les mecs pourraient faire du air tasting. Le merlot c’est ceci, le sauvignon c’est ça, et blablabla. Ça impressionne et complexe le clampin en plus de rendre le vin chiant comme la pluie.

 

Punk’s not dead.

 

Slogan ringard pour vieux rebelles qui cherchent à faire revivre leur jeunesse trash ? Vraie voie alors que tout ou presque dans l’agriculture, la viticulture demande à être foutu par terre et réinventé ? Le vin a clairement besoin qu’on le secoue un peu. Et pas qu’en carafe.

Manifeste pour le vin naturel, A. Iommi-Amunategui, éditions de l’Epure

 

Pour picoler punk :

L’Alternapif, Alban Michel Les Sabots d’Hélène, Languedoc
Classe, Jeff Coutelou, Languedoc
Pom’n’roll, Olivier Techer, Bordeaux
Brutal, Patrick Bouju, Ardèche
Chatons de Garde, Andréa Calek, Ardèche
On s’en bat les couilles vin de bagnole, Pascal Simonutti, Loire
Jauni Rotten, Pierre Beauge, Ardèche

 

Illustrations : Alexandre Poncelet©

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