Donald Trump est un homme abominablement banal candidat pour un job qui ne l’est absolument pas. Hunter S. Thompson et sa clique de freaks tentant de s’emparer du pouvoir à Aspen, Colorado en 1969-70, étaient des gens absolument peu banals tentant de se dégotter des jobs de maire et de chefs de la police qui n’avaient rien de bien folichons, à part pour le symbole. Le point commun entre Trump et Thompson ? S’être présentés au peuple en mode disruptif. Ce qui, en politique, ne marche généralement pas.

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Théorie de comptoir

 J’ai un ami qui habite Londres depuis 10 ans et quand il revient en Belgique, il lui arrive de parler comme Jean-Claude Van Damme. « Ce truc m’a complètement freaké out », a-t-il balancé l’autre soir en terrasse et ça m’a semblé, quelques jours plus tard, un bon angle pour attaquer un papier en mode freaky sur Donald Trump. Car c’est au fond la seule question à poser : est-ce que Donald Trump me freak-oute ? Vous freak-oute ? Moi, c’est non. Mais alors, pas du tout. Pour faire court, depuis le début de tout ce cirque, je pense qu’il n’a carrément pas la moindre chance. Même s’il gagne. Surtout s’il gagne. C’est que Donald Trump, quoi qu’on en dise, n’est pas le candidat des Forces Obscures. Bien au contraire, plutôt que de lui apporter leur soutien et lui prêter leurs maléfices, celles-ci pourraient en fait carrément nous le dézinguer.

Donald Trump Freak 1

Jampur Fraize©

Il est vrai que j’ai vu beaucoup trop de films et que ça perturbe très certainement mon rapport à la réalité mais n’empêche… Quand une bonne partie de l’élite financière, de l’appareil politique, des hauts-gradés de l’armée et d’anciens de la CIA, alors que tous sont généralement tenus au devoir de réserve, se mettent à publiquement douter de votre capacité à diriger les Etats-Unis et vous présentent même comme un danger potentiel pour la stabilité du monde, il me semble tout de même pas si tordu que ça d’imaginer que Trump pourrait très bien l’un de ces jours prochains se réveiller avec la tête de son cheval favori sur son oreiller. Il faut tout de même percuter que le discours sur Trump que tiennent tous ces types de l’establishment est exactement le même que celui qu’ils ont l’habitude de tenir sur les dirigeants des pays qu’ils finissent généralement par bombarder. Autrement dit, si un destin présidentiel attend Trump, ça pourrait très bien être celui d’un John Fitzgerald Kennedy des white trashs, des rednecks et des anti-Système. On trouvera bien un coupable tout désigné : un déséquilibré latino, un musulman sous Captagon ou un mec bien vénère jadis acculé à la faillite par les entourloupes immobilières de Trump. Et dans 50 ou 60 ans, il y aura toujours une part considérable de la population américaine pour penser que ce n’était là qu’un pion manipulé par le complexe militaro-industriel. Ce qui sera sans doute vrai.

Bien sûr, ça ne partira pas forcément en sucette à ce point. Au moment d’écrire ces lignes -la mi-août 2016-, Donald Trump est tranquillement en train de se carboniser tout seul et il n’y aucune raison que cela s’arrête. Il reste un peu plus de deux mois avant les élections, la rigolade est finie. Jusqu’ici, on lui a permis de rebondir parce que ce type est une vache à clics absolue, une inépuisable source de LOL, un sujet qui vend du temps de cerveau et ce qu’il reste de papier. L’ascension était marrante mais là, c’est désormais le spectacle de la mise à mort qui va exploser les audimats. Il est temps de sortir les squelettes des placards, d’exposer les collections de casseroles, de suivre le scénario prévu depuis le départ, donc. Ca va être d’autant plus carnassier que Trump ne semble lui-même plus trop savoir cacher ses limites. Président des Etats-Unis, ce n’est pas un job banal. Or, Donald Trump est justement quelqu’un d’abominablement banal.


Président orange

Donald Trump freak 2

Jampur Fraize©

J’habite une rue de brasseries bourgeoises et s’y pavanent chaque midi et chaque soir des concessionnaires automobiles, des entrepreneurs en bâtiments, ainsi que des agents immobiliers et des directeurs d’agences publicitaires. Dès que je sors de chez moi, je croise des Trumps, des paquets de Trumps, des wannabe-Trumps, des Trumps low-cost, des pré-Trumps, des presque Trumps, des mini-Trumps, des Trumps de toutes les couleurs ; bien que l’orange prédomine, banc solaire oblige. Ce sont des beaufs, des reliquats des années 80, racistes, vulgaires, de parfaits ploucs aux activités et aux goûts de ploucs : bouffe chère et mal foutue, champagne bien ringard, vacances à Saint-Tropez, pantalons saumon, bagnoles d’ennemis de James Bond et femmes qui ressemblent toutes, de 27 à 77 ans, à Brigitte Bardot, celle de 2010. Dès que j’ouvre la fenêtre, je me prends des effluves d’after-shaves interdits par les conventions de Genève et de cigares, car beaucoup de ces couillons passent un temps dingue à pomper leurs phallus de tabac, histoire de se donner un genre canaille à la Michael Douglas dans Wall Street. Dès que j’ouvre la fenêtre, forcément, je les entends surtout débiter leurs conneries sur l’argent, les maisons, les bagnoles, les musulmans, les taxes, Poutine et Erdogan, qu’ils admirent parce que sont des types avec des grosses couilles. Comme eux.

Je n’ai pas la moindre tendresse pour ces gens-là. En fait, je les méprise carrément. Mais sans haine, sans peur, plutôt avec indifférence, vu qu’ils ne représentent rien sinon une bourgeoisie dégénérée, qui s’encule en vase clos. Ils peuvent être méchants, teigneux même, mais je serais très surpris qu’un seul de ces caves soit réellement dangereux, même ceux au cerveau rongé par la cocaïne, qui n’ont pas toutes leurs frites dans le même sachet et probablement un petit orteil dans le grand banditisme. Ce ne sont pas des psychopathes, la plus grosse de leurs tares psychologiques tiendrait plutôt d’un narcissisme exacerbé et maladif. Comme Trump, dont l’amour/haine qu’il éprouve pour lui-même est assez bien documenté (Google est ton ami). Et voilà pourquoi je me fous pour ainsi dire complètement de Trump. Ce n’est qu’une version XXL de ces types qui bouffent des tartares de thon à 22 balles dans ma rue. Il n’y a pas de nouvel Hitler ou de Mussolini 2.0 dans ce tas d’abrutis. Il n’y a qu’une bande de poseurs qui pourraient un jour se retrouver sur une liste du PS, du MR ou du CDH, comme quelques entrepreneurs balourds wallons, des stars vieillissantes du ballon rond et des personnalités de la RTBF et de Bel-RTL avant eux. C’est le même genre, la même essence. Tout comme Trump, on n’entend qu’eux en campagne mais dès que vient leur tour de représenter l’intérêt public ou même celui du parti, ils lâchent une grosse proute, se dégonflent comme Bart De Wever après un semaine sans frites et sans gaufres et/ou enchaînent les gaffes avant de se faire virer.


La Jacqueline Galand d’Alaska

 J’ai lu quelques articles, généralement français, donc forcément méprisants à l’égard des Américains, qui rappelaient que Trump était aussi incongru sur la scène politique qu’ont pu l’être Clint Eastwood, Ronald Reagan, Arnold Schwarzenegger, Sarah Palin ou encore La Cicciolina.

C’est oublier quelques nuances, la principale étant qu’aucun de ces élus n’a vraiment tenu de posture disruptive. Clint Eastwood en tant que maire, Reagan en tant que gouverneur et président et Schwarzenegger en tant que gouverneur ont tous exercé le job de façon très traditionnelle. Au parlement italien, La Cicciolina s’occupait plutôt de dossiers collant à son image, notamment la légalisation de la prostitution et l’éducation sexuelle. Quand à Sarah Palin, durant son mandat politique, ce n’était jamais qu’une Jacqueline Galand exerçant dans une région, l’Alaska, qui  compte officiellement 0,43 habitants par kilomètres carrés et à qui on a pensé offrir un job prestigieux par pure stratégie avant de se rendre compte, trop tard, que le soleil de minuit lui avait visiblement un peu trop tapé sur le citron. Trump, c’est différent. Trump entend foutre le boxon et il y a jusqu’ici d’ailleurs pleinement réussi ; faisant imploser le parti républicain et amenant la bigoterie et les débilités de Twitter vers le centre du débat.

Donald Trump 3

Jampur Fraize©

Des disruptifs du genre, l’histoire en a compté quelques-uns mais quand ils y entrent, il y a généralement un contexte qui s’y prête, une instabilité géo-stratégique, du chômage massif. On vit certes une époque trouble mais il me semble tout de même un peu crétin d’avancer que les Etats-Unis de 2016 seraient dans une configuration comparable à celle de l’Allemagne des années 30, laminée, revancharde et en attente d’un pouvoir autoritaire. Que Trump se retrouve où il est est une anomalie du système mais elle en dit davantage sur la mauvaise santé du parti républicain que sur celle des Etats-Unis : on y a trouvé que les quadras et les quinquas n’avaient pas assez d’expérience, Trump était l’un des seuls babyboomers à vouloir du job, alors voilà. Maintenant, ils regrettent. Et aident même désormais ouvertement les Démocrates à le torpiller.


Hunter Trumpson

En fait, Donald Trump est peut-être bien dans une position similaire à celle de Hunter S. Thompson, lorsque le célèbre journaliste gonzo se présenta  aux élections pour le poste de shériff en 1970, à Aspen, Colorado. Lui aussi était en mode purement disruptif. Associé au mouvement Freak Power, il tenta d’abord, en 1969, d’aider Joe Edwards, un motard hippie, à devenir maire de la ville. Ca ne prit pas, alors il se présenta lui-même aux élections suivantes, celles pour le poste de shériff. On a dit tout et son contraire sur cette campagne : qu’elle était sérieuse sur le fond mais complètement débile sur la forme, qu’elle tenait de la blague cynique, du happening hippie. Ce qui est sûr, c’est que Thompson et sa clique ne se cachaient pas pour picoler et se droguer à outrance, et faisaient tout pour effrayer les investisseurs et les gens « normaux ». Cette fois encore, Thompson et le Freak Power perdirent.

Ce qui est intéressant, c’est qu’à l’analyse des résultats de 1969 et de 1970, on remarqua que ce qui avait surtout coûté le poste de maire à Edwards et celui de shériff à Thompson, n’était pas un vote massif de la part des conservateurs pour les contrer mais bien un vote massif des Démocrates qui n’avaient aucune envie que le Freak Power ne se retrouve au pouvoir et ont donc voté pour le candidat républicain. Thompson prétendit plus tard qu’ils avaient réussi à faire pétocher Aspen (« we scared the living shit out of the Aspen Power Structure ») et que c’était en fait là le but principal du Freak Power. Il ajouta aussi : « Nous ne sommes vraiment pas des freaks – pas au sens littéral du terme – mais la réalité tordue du monde dans lequel nous essayons de vivre s’est en quelque sorte arrangé pour nous faire sentir freaks. Nous argumentons, nous protestons, nous pétitionnons – mais rien ne change. ».

« Réalité tordue », voilà la clé. Thompson semble avoir surtout perdu parce que sa réalité était trop tordue. Le shériff à qui il était opposé dans cette élection n’avait rien d’un fascist pig, c’était un bonhomme plutôt aimable, capable de fermer les yeux sur la massive consommation de drogues des hippies, par exemple. L’erreur de Thompson a été de ne pouvoir convaincre que son propre camp, celui des freaks, qu’il était taillé pour le job, mais il n’a pas réussi à ce que républicains et démocrates, même ceux qui fumaient eux aussi des gros pétards, le considèrent sérieusement. Pour gagner une élection sans utiliser la ruse ou la force, il faut ne faut pas seulement convaincre son camp, il faut aussi rallier le camp adverse et les indécis. Ce qu’est actuellement en train de réussir Clinton, pas Trump. D’ailleurs, si ce sont vraiment les Forces Obscures aux commandes, il est tout de même évident qu’Hillary Clinton est drôlement plus qualifiée que Donald Trump pour déclencher la troisième guerre mondiale.

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Texte :
Serge Coosemans
Illustrations : Jampur Fraize

 

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