On les dit perchés, artistes, lunaires. C’est en tous cas un couple qui va au bout de son rêve : faire du vin, à leur façon, dans un environnement préservé. Et ils peuvent compter sur un réseau d’amis déjà très sûrs : c’est l’un d’entre-eux, caviste à Rennes, Christophe  Ligéron qui m’a mis sur leur piste. « Tu verras, ils sont adorables, et les vins très très bons ».

Direction les Monts et merveilles ? Go !

Laure, 38 ans, est née en région parisienne. Cette enfant des villes ne rêvait que de campagne : « M’échapper, sentir l’herbe, j’avais un besoin de nature viscéral. D’ailleurs, à huit ans, j’ai monté une association de défense de la nature ».

Cela ouvre une voie. Diplôme de biologie en poche, avec une spécialisation sur les écosystèmes, elle trouve du boulot de ci, de là. Avec vite, un manque : la question de l’écologie n’était pas au centre des préoccupations, il y a 20 ans. Et les échanges, le côté humain peu présents. Qu’à cela ne tienne : elle exploite une autre de ses passions, le vin. Celui que papa lui permettait de goûter vers l’âge de huit ou neuf ans. Celui des copains, quand étudiante, elle choisissait pour eux tous. « Je n’y connaissais rien, mais j’aimais déjà ça». Rapidement, elle devient caviste.

Pour Julien, 39 ans, le parcours est un peu différent. Avec des origines alsaciennes et bourguignonnes, un grand-père tonnelier, il devient sommelier. Après sa rencontre avec Laure à Londres, il change de cap et travaille dans des domaines viticoles en Haute-Savoie  puis dans le Lubéron. Il y comprend qu’ il veut travailler utile. « Nous étions dans un moment de vie où nous travaillions pour gagner de l’argent. Mais nous ressentions le besoin de faire plus. Nous voulions du solidaire, de l’humain, semer les graines de ce que nous portions en nous ». En 2012, ils créent un domaine de poche (4 hectares), perché tout en haut de la Montagne noire, en plein minervois : Monts et merveilles.  Monts pour le lieu et merveilles « pour toutes ces jolies choses qu’on observe chaque jour». Un beau projet qui s’accompagne d’une autre naissance, leur fille Gaïa.  « Nous disions souvent qu’on créerait un domaine quand on serait vieux et riches, nous n’étions ni l’un ni l’autre mais c’était le bon moment ».

46-illu-1-2-pagelowLe parcours de Laure et de Julien est semé d’embûches. Pourtant, ils continuent, vaille que vaille, à cravacher dur pour maintenir leur petit domaine. Quitte à faire confiance au crowdfunding. Quitte à faire un sacré pari sur l’avenir. Des ennuis avec le propriétaire de leurs vignes en fermage qui veut récupérer ses parcelles ? Ils restent positifs, tout autant qu’un peu fatalistes : eux n’ont pas les moyens d’engager des procédures financières coûteuses, avec un avocat, et tout le reste. Ils préfèrent aller de l’avant.

La biodynamie s’est  imposée presque d’elle-même : « Nous faisons nos courses dans les bio coops, ou chez des copains qui produisent en bio, nous avons nos poules. C’était logique. En revanche, nous ne nous faisons plus certifier : nous refusons de laisser penser qu’on fait un business du bio. Les gens devraient nous acheter du vin parce qu’il est bon c’est tout ».

A la vigne, en pratique, Laure et Julien respectent à fond la biodiversité : en installant par exemple des nichoirs à chauve-souris, qui dévorent des nuisibles de la vigne. Ils ne labourent plus vraiment, pratiquent un griffage léger pour ne pas « déranger les vers de terre ». Ils observent beaucoup : toutes les plantes qui poussent dans leurs vignes sont des signes : l’une montre une carence, celle-ci un excès, corrigés par des préparations de plantes et de minéraux. Accompagner la terre plutôt qu’exiger, c’est leur approche. Et à la cave, c’est pareil. Quitte à se planter, ou à perdre du vin – pourtant si précieux, puisqu’ils n’ont que peu de marge d’erreurs sans stocks- comme avec cette Page Blanche qui a fait leur réputation : un essai d’élevage en jarres qui a mal tourné.

« On a perdu un tiers du volume, à cause d’une trop grande porosité. A un moment, on a dit stop : on a mis ce qui restait en vieux fûts. Ça a donné en tout 400 bouteilles. Et c’est toujours de celui-là dont on nous parle » s’amuse-t-elle.

Et l’avenir alors ? Continuer, progresser, inclure toujours plus d’humain, aussi. Pour Laure, il était important au delà du lien avec ses clients et les potes cavistes, de créer aussi un pôle social :
« on accueille des enfants au domaine, des personnes en difficulté, ou en réinsertion. On aime leur montrer qu’on peut toujours changer de vie ».
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Les projets de Laure et Julien ne manquent pas : une vieille vigne, cédée par des amis, qu’il faudra arracher, un crève-cœur, puis replanter de vieux cépages régionaux blancs, en production vers 2021 si tout va bien. Et bien ancrée, l’idée de produire un vin un peu moins cher que leurs cuvées habituelles, pour le rendre accessible. « Cet été, nous avons lancé une « buvette », un BIB dénommé Utopie, et on compte bien renouveler l’expérience. C’est important que tout le monde puisse boire bon».

Vibrations, ressentis, avec eux le vin devient poétique. Doux rêveurs pour certains, véritables représentants d’un  système agricole plus durable pour les autres, ils ne laissent pas de marbre, une fois qu’on va à leur rencontre. Si la biodynamie a de plus en plus de succès, c’est sans doute qu’elle recouvre à la fois des besoins pragmatiques – mieux cultiver, respectueusement –   humains – mieux gérer les rapports entre les individus et la nature au sens large –  et philosophiques – trouver une « croyance » qui permette, sans pouvoir tout expliquer, de donner un sens à la fois à son boulot et à sa vie. L’être humain en 2016 a sans doute plus que jamais désespérément besoin d’une cause, d’une utopie pour résister au monde tel que nous le connaissons.

Monts et Merveilles
Hameau de Saint Julien des meulières
34210 – La Livinière

Email : domainemontsetmerveilles@gmail.com
Tel: 04 68 75 99 40minervois2

La biodynamie, qu’est-ce que c’est ?

La biodynamie est un mouvement initié par Rudolf Steiner,  qui voit toute production agricole comme un tout. Toute ferme, tout organisme agricole doit être pris comme « vivant » , avec l’idée de l’autarcie et donc, une diversification de ses productions, si possible.  L’amélioration de la qualité de la production se base sur un accompagnement de la plante par une longue observation de ses interactions avec le sol, et les autres plantes, pour pouvoir « corriger » et soigner à l’aide de préparations naturelles (prêle, consoude, camomille, valériane, …).

Les vignerons en biodynamie ont aussi recours à des minerai comme la silice, ou à des productions animales comme la bouse de vache. La biodynamie est du bio poussé au maximum. Aucun agent d’origine non naturelle n’est autorisé. Tout doit pouvoir retourner à la nature, donc être biodégradable.

Les préparations biodynamiques, que certains apparentent à de l’homéopathie, sont diluées dans de l’eau et longuement dynamisées (remuées) avant d’être utilisées. La biodynamie use de l’observation des cycles lunaires, qui détermine les moments où il faut amender, dynamiser, récolter. Le calendrier de Maria Thunn par exemple, bien connu des jardiniers, détermine les jours fruits, racines, fleurs, feuilles et donne des indications quant aux périodes les plus propices pour les tailles, les semis… Certains des bio dynamistes – les plus ésotériques – considérent qu’il faut s’en remettre aux forces cosmiques et telluriques, et que ce sont elles qui favorisent ou non la vie de la plante, et parfois du vin lui-même. Souvent qualifiée de pseudo-science par les sceptiques, il n’en reste pas moins que parmi les agriculteurs en biodynamie, nombre d’entre-eux ont un bagage scientifique solide (biologistes, ingénieurs, chimistes).
Pour accéder à la certification en biodynamie (Démeter, Biodyvin) il faut d’abord être certifié bio.

Texte : Sandrine Goeyvaerts
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