Avec un chapeau rond sur ses nattes blondes, sa veste à fleurs et son pantalon taille haute rouge, Kelig Pinson est trop mignonne. Elle inonde la rue de son sourire franc et son regard clair. La démarche assurée, la jeune femme de 30 ans parcourt les rues de Bruxelles, un gros sac sur le dos. On donnerait le bon dieu sans confession à ce petit bout de femme charmant. S’il faisait plus beau et plus chaud, ce qui semble être trop demander au ciel estival belge, Kelig aurait retiré sa veste. Alors, peut-être, certains passants plus observateurs que d’autres auraient remarqué. Leur regard aurait changé. Sacré biceps que ceux de Kelig. « On pense souvent que je suis une nageuse, parce que je suis carrée », s’amuse la jeune femme. C’est peu dire qu’elle est « carrée ». Avec 54 kg de masse maigre (os, muscles) pour 58 kilos en tout, Kelig en impose, malgré sa relative petite taille.

Mais Kelig ne nage pas, elle cogne. Et fort. Depuis onze ans, elle pratique les sports de combat : boxe anglaise, boxe thaï, et MMA. MMA pour Mixed Martial Arts. Une discipline qui allie plusieurs sports de combat et où davantage de coups sont permis, debout ou au sol. Des combats assez violents et impressionnants, qui se pratiquent dans une cage, et où les garçons sont en écrasante majorité.

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Si Kelig a toujours été sportive, comme ses parents, qui vivent « pas loin », à Dunkerque dans le nord de la France, rien ne la destinait à pratiquer des arts martiaux. Elle est tombée dessus un peu par hasard, alors qu’elle venait d’emménager à Bruxelles, à 18 ans. « Je faisais des études d’art à La Cambre, en sculpture. Ça ne s’est pas bien passé. On me descendait sans cesse, me répétait que j’étais une merde, c’était très dur. » Elle cherche alors un moyen de se défouler, d’extérioriser ses frustrations. Avec un ami, ils s’inscrivent dans un club de boxe anglaise, juste pour tester, le temps de quelques séances. Une révélation. « Le premier jour où j’y suis allée, on a dû faire un sparring, une sorte mini combat amical. Je suis montée sur le ring, et j’en suis tombée amoureuse. » Elle se souvient encore très bien de ses sensations, ce jour-là, sur le carré entouré de cordes. Et si elle se prend des coups, ce n’est pas grave, elle y trouve même un certain plaisir. Elle se sent chez elle. « Je ne sais pas l’expliquer, j’étais juste bien. C’est exactement comme quand tu tombes amoureuse, un coup de foudre. »

La Franco-belge se jette alors corps et âme dans les bras de son nouvel amant, décide assez rapidement qu’elle veut aller jusqu’aux compétitions. L’idylle est passionnelle, les rendez-vous réguliers, trois fois par semaine. « J’étais convertie et toujours surexcitée. Je sautillais tout le temps sur le ring, tellement j’étais contente d’être là. J’avais mal aux tibias, aux mollets, partout. J’avais tellement de courbatures que je ne savais même plus descendre les escaliers, mais je continuais. » Si, à l’école d’art, les professeurs la dégoutent peu à peu de la sculpture, Kelig a au moins un endroit où elle se fait plaisir, une activité qui lui fait du bien. « Je sculpte mon corps », lance-t-elle tout sourire, ravie du parallèle avec ses études.

Pendant six ans, Kelig pratique intensément la boxe anglaise. Si, au début, elle n’est pas vraiment douée en technique, elle met énormément de cœur dans ses combats, et en remporte plus d’un. Avant d’avoir des problèmes avec la fédération et de se diriger, il y a cinq ans, vers la boxe thaï. Nouvel amant, nouvelle passion. Kelig est aujourd’hui semi-pro et aimerait passer en professionnelle. C’est en fréquentant un nouveau club pour la boxe thaï qu’elle découvre, il y a quatre ans, le MMA. « Je regardais un peu les autres s’entraîner au MMA, je me disais que ça avait l’air cool. Un jour, j’ai essayé, je suis entrée dans la cage, parce qu’au MMA, on a une cage. Et purée, c’était comme la première fois que je suis montée sur un ring. J’avais le cœur qui battait à toute vitesse, c’était dingue, mais en même temps, je savais que j’étais à ma place. »


Foncer dans le tas

Il faut dire que le MMA a tout pour plaire à Kelig qui, de son propre aveu, est une « bonne grosse bourrine » qui fonce dans le tas. « J’adore cogner, dominer l’autre. Au MMA, tu peux bien frapper, donc je trouve ça plus cool », admet-elle, avec son plus adorable sourire. À la ville, Kelig a l’air si mignonne. Elle rayonne, a le rire contagieux. En cinq minutes, elle vous met dans sa poche. Elle parle beaucoup et bien, sans chichi, simplement avec le cœur. On la sent sensible, on en ferait volontiers son amie. L’entendre parler du plaisir qu’elle prend à cogner est un contraste assez saisissant.

Quand on la voit dans une salle de sport, c’est une autre personne. Exit les robes à fleurs. Kelig, si féminine, porte un débardeur plein de sueur, qui dévoile ses épaules au gabarit impressionnant. Dans le club à Woluwe-Saint-Lambert où elle a l’habitude de s’entraîner plusieurs fois par semaine, le soir, au MMA, on est d’abord saisi par l’odeur, celle des corps qui se défoulent, d’hommes, surtout. Il n’est pas rare que Kelig soit la seule fille à l’entraînement. Au maximum, elles peuvent être trois. Les miroirs de la salle sont tout embués. Pendant une heure trente, les athlètes s’entraînent, apprennent à donner des coups et à les éviter. Kelig a l’air concentré. Elle sourit peu et, quand cela lui arrive, on ne voit que son protège-dents, qui lui déforme le visage.

« Les compétitions ne sont pas mixtes en MMA, mais les combats, si, on n’a pas le choix. Ça ne me dérange pas. Quand je suis sur le ring, je ne vois pas les filles ou les mecs, je ne voix que des boxeurs, je ne fais pas attention au sexe. » Généralement, cela se passe bien avec les autres garçons. « Ok, Kelig est une fille, ça peut en perturber certains, mais franchement, elle est vraiment cool et pour moi, c’est simplement une chouette personne avec qui s’entraîner », explique Cédric, qui est dans le même club qu’elle.

« Souvent, il y a une très bonne entente, on se donne mutuellement des conseils », renchérit Kelig. C’est d’ailleurs l’un des aspects qu’elle préfère dans le MMA. Chacun a un bagage technique différent. Si certains, comme Kelig, viennent de la boxe avant d’avoir rejoint les cages de combat, d’autres sont spécialisés ailleurs, en ju-jitsu, en karaté, etc. « L’éventail de techniques est bien plus large. Tu peux évoluer dans plein de styles, il y a plusieurs rythmes, tu peux prendre tous les styles. C’est comme dans l’art, il faut prendre ses références un peu partout. Moi je suis douée pour tout ce qui est cogne. Je suis moins douée pour les clefs mais je m’entraine à fond là-dessus car je sais que c’est ma lacune. Mon but est donc de ne pas aller au sol pendant les combats. »

Apprendre chaque jour, s’entraîner sans relâche, c’est ce côté challenge qui intéresse aussi Kelig. Énorme bosseuse, elle ne rechigne jamais à la tâche, au contraire, elle en a besoin. Elle s’entraîne cinq jours par semaine, travaille le cardio et la musculation. Si ses clubs sont à Bruxelles, Kelig vit depuis quelque temps à Hal, et fait l’aller-retour à vélo tous les jours, 45 minutes en moyenne par trajet. L’hygiène de vie a également son importance. Pas de cigarettes, six repas par jour, pas trop de compléments alimentaires mais une attention soutenue sur ses éventuelles carences, Kelig prend soin de son corps. « Pour l’alcool, je suis économique, je bois deux coupes de champagne et je suis bourrée. En saison, je ne bois pas, sauf juste après mon combat. Je bois une petite coupe de cava après être montée sur le ring, avec mes gants, j’aime bien ce contraste », s’amuse-t-elle.

 


Même pas mal, même pas peur

Aussi passionnée soit elle, Kelig sait qu’elle a des limites. Elle a plusieurs fois connu des surentraînements et essaie d’y faire plus attention. Il y a eu des moments où tout a lâché, son corps, son mental. Elle n’est pas non plus, évidemment, à l’abri des blessures. L’année dernière, elle s’est déchiré les ligaments du genou en faisant de la boxe thaï. Une opération et un an d’arrêt. « Ce sont les risques du jeu. Chaque sport a son lot de dangers. » Pour autant, l’athlète l’assure, elle n’a jamais peur de se faire mal avant un combat. « J’ai seulement peur de perdre. » Durant son année d’arrêt, Kelig a tout de même continué, avec l’accompagnement d’un kiné, à s’entraîner, avec son attelle. « J’étais déjà à la salle trois mois après mon opération, pour faire du cardio, pour faire les bras. J’ai perdu quand même des muscles, j’ai pris un peu de poids. Mais maintenant je suis revenue à mon poids de combat. Je suis plus musclée qu’avant même. »

Cette pause forcée a même été bénéfique sur certains points. « J’ai fait plein d’autres choses, j’ai été à des concerts, j’ai vu des gens. En gros, t’as une nouvelle vie d’un coup. J’ai découvert que je pouvais m’amuser aussi, ailleurs. J’étais trop sérieuse avant. Maintenant j’essaie d’être plus équilibrée. » Kelig a aussi pu renouer avec des amis perdus de vue. « À force de t’entraîner, tu finis par vivre dans la salle de sport, de ne connaître que les gens de là-bas. Ça m’a fait réfléchir. » La plupart de ses proches pratiquent des sports de combat ou l’ont toujours connue boxeuse, et l’acceptent aisément. Sa famille aussi, mais seulement jusqu’à un certain point. Si son père était enthousiaste lorsqu’elle faisait de la boxe anglaise, son regard a changé le jour où il a vu sa fille chérie se faire mettre K.O. lors d’un combat de boxe thaï. Depuis, il ne veut plus assister à ses compétitions. Il en va de même pour le MMA. « Je ne lui parle pas quand j’ai des combats. Ça me fait bizarre, parce que j’aimerais bien qu’il soir fier de ça, mais il a trop peur pour moi. Je comprends. Même si j’ai trente ans, je reste son bébé. » Son copain, lui, la soutient énormément. Il est lui-même boxeur. Les règlements de compte à la maison sont parfois musclés. « On s’amuse bien », s’esclaffe la jeune femme, l’air entendu.

Ces onze dernières années, Kelig, qui ne tient pas en place, a gardé une seule constante : son sport. Après ses études, elle a abandonné l’art, a travaillé à gauche à droite, comme vendeuse de vêtements, de gaufres. Actuellement au chômage, elle passe des concours pour devenir pompier. « Je serai encore dans un milieu de mecs. Ça ne me dérange pas. Pour moi les pompiers sont comme des athlètes, le côté service à la population en plus. » Un métier qu’elle n’aurait pas forcément imaginé faire il y a encore quelques années. La boxe et le MMA lui ont donné de nouvelles perspectives. Une autre approche de la vie, aussi. « Je suis plus zen depuis que je fais tout ça. J’assume plus mon style, mon corps. J’assume mes muscles et ma féminité. J’étais très très complexée par mon corps avant. » Pour ce qui est de la confiance en soi, Kelig panse encore les plaies de ses cinq années à la Cambre, mais là encore, le sport l’aide à relativiser. « J’ai appris qu’il ne faut pas rester sur ce qu’il y a derrière, il faut plus se concentrer sur l’avenir et vivre le présent. Dans le sport comme dans ma vie, je teste. Si j’y arrive, tant mieux, si je n’y arrive pas, je ne vais pas rester sur cet échec, je vais réessayer et je ne serai pas ultra déçue si je n’y arrive pas. »

Dans la boxe et le MMA, plus que dans d’autres sports peut-être, le mental a un rôle clef. « Pour faire ça, t’es obligée d’avoir un égo », confirme Kelig. « Et j’avoue que j’ai un égo qui parle beaucoup. Des fois il est un peu chiant, alors je lui ai donné un prénom, Marie-Chantal. » Et si Marie-Chantal l’ouvre un peu trop des fois, elle a beaucoup aidé Kelig aussi, dans ce milieu dominé par les hommes. « C’est toujours macho. Il y en a qui pensent que pare que t’es une fille, t’es forcément là pour être baisée. Que t’es une Marie Tatami. Il faut toujours prouver plus. Montrer que ok, t’es une fille, mais tu sais te battre. Si les gars vont faire 20 pompes, tu vas en faire 25. » Si pour elle, féministe est un grand voire un gros mot, elle essaie chaque jour de lutter pour plus d’égalité. Sacré personnage que cette Kelig Pinson, la jeune femme qui aime cogner les poings fermés et rire à gorge déployée.

 

Texte : Marie Hamoneau
Photos : Marie Hamoneau & Morgane Gielen©

 

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