L&M est une nouvelle originale écrite par notre Grand Timonier / Maître suprême / rédacteur en chef Helmond Bastard et illustrée par Pascal Braconnier (un autre sbire, comme moi). Vous en découvrirez un extrait chaque jour de cette semaine de fin d’octobre. Bonne lecture !

Across Wallifornia

L & M

Texte : Helmond Bastard – Illustrations : Pascal Braconnier

M.

 

La pluie tombe doucement en fines gouttes et cette salope est bien décidée à me détremper jusqu’aux os.

J’ai faim. Malgré la situation, je meurs de faim.

Je prends subitement conscience de l’endroit où je me trouve : plantée devant chez ce gros connard. Trente minutes qu’il nage dans les eaux glacées d’un fleuve souterrain, emporté par une colonie de démons obligatoirement vicieux. Ils sont occupés à lui faire subir les pires outrages comme ce salaud voulait le faire avec moi. Et moi je suis toujours là, préoccupée par l’éventualité d’un dîner.

Je me passe la main sur le visage. Un geste souvent répété.

illu3En de petits mouvements, je me masse lentement le front, les joues et enfin le menton. Un léger picotement semble me décoller subtilement le cuir chevelu… Je ne sais pas très bien où je dois aller. Evidemment, il n’est pas prudent de traîner ici plus longtemps. Des ombres se faufilent derrière moi, les derniers écueils d’une vie passée se brisent par-dessus mes épaules. Les ultimes relents d’une vapeur colorée se dissipent lentement tandis que je balaie
de la main un spectre encore humide.

Me voici arrivée aux frontières d’un autre monde. Plus rien ne pourra endiguer ma folle course vers les étoiles. Est-il encore permis à l’Homme de se tenir debout sur cette terre brisée au fond de laquelle sont enfouis les charniers de nos folies ?

Allez, c’est terminé.

Il faut avancer maintenant.

Vers l’océan.

Je marche calmement dans la rue. La pluie ne me gène plus. D’ailleurs, j’ai oublié jusqu’à son existence : là où vagabonde mon esprit, elle ne tombe jamais.

J’arrive à hauteur d’un petit parc. Je m’assieds sur un des bancs qui le jalonnent. Malgré l’heure tardive, plusieurs pigeons sont occupés à chercher de la nourriture et je ne pense plus à JC ni à ce que je lui ai fait.

 

***

 

Il doit être plus ou moins 4 heures du matin, je me retrouve seule, assise sur ce banc, perdue au milieu d’une jungle de béton. Il sera parvenu à m’ôter toute envie de rester humaine, modèle unique, original, et pourtant si conforme à l’idée commune qu’on est en droit de s’en faire.

Plusieurs sirènes retentissent à travers la ville. L’écho rebondit contre chaque façade et s’enroule, multiplié, autour de mon cou, c’est étrange. L’hallali résonne. Pour moi ou quelqu’un d’autre ? Un amas de chair et de sang jonche t-il un autre trottoir ?

Je suis en sursis. Bientôt je serai embastillée pour un temps, une éternité, condamnée à se taper la tête contre les mêmes murs, chaque jour. Parce que j’ai tué un homme. Un homme qui voulait me posséder, me faire mal, regarder à travers mes yeux la douleur qu’il avait enfouie dans la boue de son crâne. La blessure qui ne l’avait jamais quitté.

Bientôt, je ne serai plus libre. L’ai-je déjà seulement été ?

 

(à suivre…)

illu-2

Commentaires