Connaissez-vous l’origine du mot « geek » ? Il s’agissait d’un monstre de foire (un des « freaks » du « freak show »), ni plus, ni moins. Un idiot qui décapitait des poulets vivants avec les dents et buvait leur sang afin de choquer la foule des spectateurs venue chercher le frisson du samedi soir. L’expression « geek », devenue une insulte courante, désignait les personnes inadaptées, inaptes, marginales, … La signification de ce terme dans la culture populaire moderne d’aujourd’hui a évidemment beaucoup changé. Monstrueusement changé même, si vous me permettez cette facétie de langage. Aujourd’hui, beaucoup se revendiquent « geek », d’être un « geek ». Cette pirouette, l’insulte devenue badge d’honneur porté avec fierté, n’est en fait pas nouvelle et a déjà eu lieu au cours de la petite histoire de la contre-culture américaine.

C’est toute une partie de la jeunesse américaine de la fin des années 60, ne se reconnaissant ni dans les valeurs traditionnelles de l’Amérique à papa, ni dans la contre-culture hippie, qui se déclara « freak ». A une époque où le bouillon de sous-cultures diverses et variées faisait qu’on ne reconnaissait plus aucun mouvement, les « freaks » tentèrent de se distinguer en prenant à contre-pied les deux contraires, le hippie et le conservateur. Leur représentant le plus connu était Frank Zappa qui popularisera (toutes proportions gardées) positivement le terme de « freak » avant qu’il ne tombe en désuétude à peu près dix ans plus tard, emporté par la vague punk (le punk est-il un « freak » qui s’ignore ?) et les années fric.

Dans ce numéro, vous l’aurez compris, vous découvrirez parmi mes suggestions un mélange d’histoires vraies et fictionnelles d’inadaptés sympathiques, de créatures étranges et d’êtres exceptionnels désirant vivre différemment ou, encore plus simplement, vivre comme tout le monde. Une sélection qui vous plaira, je l’espère, que vous vous revendiquiez « geek » ou pas.

 

CINEMA

 

 

Freaks (1932)

Réalisé par : Tod Browning

Avec : Wallace Ford, Leila Hyams, Olga Baclanova

A seigneur, tout honneur, je me dois de commencer ces chroniques par l’abominable Freaks de Tod Browning (le film est également connu sous le nom de La Monstrueuse Parade). Oui, je vais vous parler d’un film qui a quatre-vingt-quatre ans…

Une trapéziste, artiste de Cirque, décide de s’approprier la fortune du leader des montres de foire qui suivent la troupe principale. Manipulation, sexe, trahison et gros sous, l’histoire exposée est vieille comme le monde. Malgré tout, l’originalité de ses intervenants et de leurs sentiments vaut le détour. La galerie de personnages (les « freaks » du titre, donc) parvient à nous choquer de bout en bout puisqu’aucun trucage ne vient adoucir leur nature. En effet, Tod Browning n’a transformé personne avant leur passage devant la caméra.

A la fois incontournable, culte et indémodable (les trucages ne peuvent pas vieillir s’ils n’existent pas), Freaks réussi le tour de force de rester moderne. Par ses thèmes, bien sûr, mais surtout par sa capacité de toujours choquer le spectateur. Il faut dire qu’à sa sortie, le film a été banni de nombreuses villes et pays. Si vous vous apprêtez à le voir, même en 2016, vous serez tout aussi mal à l’aise que les spectateurs de 1932. Indémodable, aussi, tant il a été copié, pillé et pompé dans tous les sens. A voir absolument afin de retourner aux racines du genre.

 

 

Nightbreed (1990)

Réalisé par : Clive Barker

Avec : Craig Sheffer, Anne Bobby, David Cronenberg

Egalement connu sous le nom de Cabal dans nos charmantes contrées, d’après le titre du roman de Clive Barker, réalisateur de ce Nightbreed, ce long métrage se révèle plutôt comme un conte moderne qu’un énième film gore avec des monstres sortis d’on ne sait où.

Aaron fait des rêves bizarres depuis quelques temps. Dans ses songes, il déambule dans une cité peuplée de monstres qui s’y retrouvent afin d’être pardonnés et acceptés. Inquiet pour sa santé mentale, il finira par consulter un psy qui lui fera d’étranges révélations.

Nightbreed incarne la quintessence du film d’horreur des années 80 : tueur en série, monstres et mutants, rednecks bien bouseux, petite amie d’un jeune à la dérive et j’en passe… tous les ingrédients sont réunis. De plus, tous (tous !) les styles de trucages de l’époque se retrouvent sur la pellicule et c’est un véritable plaisir de les identifier les uns après les autres. Les fans du genre se réjouiront de retrouver l’excellent David Cronenberg pour une fois devant la caméra dans le rôle du Dr Decker.

 

 

The Elephant Man (1980)

Réalisé par : David Lynch

Avec : Anthony Hopkins, John Hurt, Anne Bancroft

La déchirante histoire d’un homme affreusement déformé par une ou plusieurs maladies congénitales. Montré comme un monstre de foire, humilié, exploité par de pauvres types puis « recueilli » (mais à quel prix ?) par la haute société, il subira passivement toutes ces épreuves jusqu’à un certain point. Sa grande sensibilité aux choses, en particulier dans le domaine artistique, sera son refuge.

Bien avant de s’enfermer dans des œuvres à l’ésotérisme quasi incompréhensible (sauf pour les Elus, bien sûr ; vous me laisserez vos coordonnées à la Rédaction), David Lynch réalisait des films avec un début, un milieu et une fin. Et ça se passait très bien : mise en scène très propre et carrée, séquences oniriques évocatrices, bonne direction d’acteurs (malgré l’apparent manichéisme des personnages). On peut reprocher à la réalisation, à l’exception de ces séquences oniriques, un classicisme qui n’est pas sans rappeler l’âge d’or du Cinéma Hollywoodien. Le film étant devenu lui-même un classique, je suppose qu’il ne s’agit pas vraiment d’un reproche. Il n’a pas perdu grand-chose de sa force émotionnelle en tout cas.

Précisons enfin que s’il partage un grand nombre de points communs avec l’œuvre de Tod Browning (Freaks, 1932), le film n’a quasiment rien à voir avec l’histoire du véritable « Elephant Man » comme en témoignent plusieurs récits d’époque.

 

 

Pink Flamingos (1972)

Réalisé par : John waters

Avec : Divine, David Lochary, Mary Vivian Pearce

Pink Flamingos raconte la compétition entre deux factions afin d’obtenir le titre des personnes les plus dégoûtantes des Etats-Unis d’Amérique. D’un côté, le travesti Divine, sa « gentille » génitrice, son fils et son compagnon, tous plus bizarres les uns que les autres. De l’autre, Monsieur et Madame Marble, un couple qui a pour habitude de kidnapper des hippies, les enfermer et les féconder à l’aide de leur serviteur afin de vendre l’enfant à des couples lesbiens.

La description factuelle du film pourrait s’arrêter là si ce qui arrivait à l’écran n’était que simulacres… mais ce n’est pas le cas. Ce qui arrive à l’écran arrive vraiment aux acteurs du film. Il n’y a que très peu de trucages. On en vient donc à se demander en face de quoi l’on est assis : fiction, documentaire, un savant mélange des deux ? Sans ce dernier élément, le film serait très probablement tombé dans les poubelles de l’histoire du Cinéma comme les films des frères Wayans.

Ce film a fait connaître John Waters en tant que Pape du trash, lui qui signe ici le film le plus dég’ de l’époque, l’œuvre au mauvais goût absolu… mais toujours drôle, évidemment. Waters reste encore aujourd’hui l’une des figures les mieux connues de l’underground américain.

 

 

Crash (1996)

Réalisé par : David Cronenberg

Avec : James Spader, Holly Hunter, Elias Koteas

James Ballard (James Spader) entretient un mariage « ouvert » avec sa femme Catherine mais a de plus en plus de mal de trouver l’excitation nécessaire à un orgasme. Suite à un très grave accident de voiture avec le Dr Helen Remington (Holly Hunter), dans lequel son mari trouve la mort, James est de plus en plus intrigué et émoustillé par le rapport entre le sexe, les accidents de voiture et les mutilés de la route. Son parcours initiatique à travers une sous-culture underground de fétichistes très particuliers ne fait que commencer.

J’aurais sans doute pu sortir quasiment l’intégrale de la filmographie de Cronenberg pour illustrer le thème de ce numéro tant il se trouve en plein dans le sujet – ses œuvres et lui-même, finalement. Mais c’est Crash qui remporte quelque part la palme, de par son réalisme dans sa bizarrerie (aucun élément fantastique ne vient perturber l’intrigue). Cronenberg signe ici un film à la beauté étrange baignant dans une lumière irréelle. Une friandise pour les amateurs de bizarre, à ne surtout pas confondre avec la niaiserie invraisemblable de 2004 partageant le même titre.

 

 

Monster (2003)

Réalisé par : Patty Jenkins

Avec : Charlize Theron, Christina Ricci, Bruce Dern

Monster raconte la véritable histoire d’Aileen Wuernos, l’une des très rares (l’unique ?) tueuses en série à l’arme à feu des Etats-Unis, voire du monde. Prostituée tombée amoureuse d’une femme, Aileen, incapable d’assumer un boulot « normal », continue le métier de dame de la nuit afin de subvenir à ses besoins ainsi que de ceux de sa compagne. Suite à l’agression d’un client durant laquelle elle voit la mort de près, elle retourne son propre flingue contre lui. Les choses ne seront plus jamais les mêmes.

Sans aucun doute le meilleur rôle de Charlize Theron à ce jour (oui, j’ai vu le dernier Mad Max, du calme…), elle gagnera l’Oscar et le Golden Globe pour sa performance touchant au sublime, incarnant à la perfection la plastique, l’attitude, le langage et le regard de son sujet. Il faut le voir pour le croire (et comparer avec la vraie Aileen, regardez une de ses interviews sur YouTube). Film exceptionnel d’autant plus qu’il a été écrit très rapidement et tourné encore plus vite (à peine 28 jours) par une réalisatrice dont il s’agissait du premier long métrage.

 

SERIE TV

 

 

American Horror Story : Freak Show

Série créée par Brad Falchuck, Ryan Murphy

Avec : Jessica Lange, Michael Chiklis, Neil Patrick Harris

Quatrième saison d’American Horror Story, Freak Show a pour thème principal une fête foraine de « freaks », dans les années cinquante. De méchants exploitants et de gentils « monstres » constituent la majeure partie des personnages de cette édition d’AHS. Et, oui, il y a aussi un tueur en série à l’aspect parfaitement « normal », fatalement beaucoup plus tordu que tous les « monstres » de foire réunis.

Personnellement, à part l’excellente réinterprétation de Jessica Lange de Life on Mars de Bowie et un masque de clown sympa, je n’ai rien retenu de cette saison. Tirée en longueur, sans saveur particulière et constituée d’une intrigue prévisible et convenue, ce Freakshow ne vaut pas les presque treize heures de visionnage et ravit sans problème le trophée de la moins bien réussie saison d’American Horror Story. On lui préférera la série Carnivale, situé dans un univers proche (une foire itinérante) bien que baignant beaucoup plus dans le surnaturel.

 

DOCUMENTAIRE

 

 

Hated : GG Allin & the Murder Junkies (1993)

Réalisé par : Todd Phillips

Avec : GG Allin et plein d’autres

Ce documentaire constitué d’interviews, images d’archive et extraits de concerts demeure la plus aisée porte d’entrée vers l’univers (si l’on peut dire) musical et artistique pervers de GG Allin. Né d’un père suicidaire possédant des fantasmes de meurtre et d’une mère démissionnaire sous le nom de « Jésus Christ Allin » (ça ne s’invente pas), celui qui deviendra le « shock-punk-rocker » le plus haï de tous les temps a grandi entre fermiers, rednecks et harceleurs. Bien décidé à foutre le bordel partout où il passait, GG provoquait tout le monde par tous les moyens que ce soit dans la vie ou sur scène (lors de performances solo ou de concerts avec son groupe du moment – et il y en aura beaucoup). Et par provocation, je veux bien dire il s’agit de briser tous les tabous possibles et imaginables. Je pourrais commencer une liste mais je vais rapidement manquer de place, je vous laisse imaginer tout ça, ce sera beaucoup plus efficace… et puis je m’en voudrais de vous gâcher le plaisir si vous ne connaissiez pas encore le personnage qui se présentait lui-même en tant que freak absolu.

Pour caricaturer, je dirais que le monde se divise en deux catégories : ceux qui pensent que GG était un abruti fini (voire pire) et les fanatiques qui lui octroient le très honorable statut de véritable dernier rebelle. La vérité se situe probablement entre les deux.

 

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