Tantôt sombre, tantôt solaire, l’œuvre de Laetitia Bica dégage un supplément d’âme qui interpelle à l’heure de la beauté formatée. Photographe de mode mais certainement pas victime des tendances, elle se joue des codes et dévoile avec une sincérité désarmante toutes les aspérités de ce(ux) qui passe(nt) sous son objectif. Insaisissable, inqualifiable, Laetitia n’en fait qu’à sa tête, à mille lieues des clichés associés à son métier.

En dix ans de carrière, elle aurait pu facilement prendre la grosse tête. On le lui aurait pardonné : repérée dès la sortie de Saint-Luc, plébiscitée par la presse magazine, chérie par le milieu de la mode belge qui a fait d’elle une de ses photographes préférées… Oui, décidément, Laetitia Bica aurait toutes les raisons de se la péter. Il n’en est rien : l’enfant du bassin industriel liégeois se livre entre deux éclats de rires, avec une franchise aussi désarmante que son accent liégeois délicieusement préservé. Tantôt contemplative, tantôt enthousiaste, elle personnifie l’ambivalence qui se dégage de son travail de photographe, mais aussi la sincérité qui transparaît de chacun de ses clichés.

Laetitia Bica

Laetitia Bica©

« Je viens de S’rin, je le prononce comme il faut ! A l’époque, je n’avais qu’une envie, c’était partir de là. Aujourd’hui, je me dis que je retournerais bien y faire un projet : c’est le moment, parce que le paysage est en train de changer complètement et c’est peut être cet entre deux qui serait intéressant de capter. La frères Dardenne ont ouvert la voie avec des films comme Rosetta, un cinéma d’un certaine genre, un ultra réalisme qui dépasse la réalité. C’est sûrement leur façon de sublimer cette noirceur. Mais je ne veux pas faire quelque chose de glauque. La ville a une noirceur sublime et lumineuse, et j’aimerais la montrer comme un film de science fiction, quelque chose d’irréel ».

En attendant, ce qui est irréel, c’est tout le chemin parcouru en une décennie par cette native de Seraing. Qui, si elle s’est aujourd’hui établie à la capitale, n’en garde pas moins un attachement profond à sa ville natale.

« Ma famille est à Liège, mes amis, mon éditeur… Je ne suis pas partie très loin : Liège n’est qu’à une heure de Bruxelles, mais je trouve que ça manque quand même de connexions entre les deux villes. C’est dommage, parce que Liège est une ville où il y a un énorme puits de créativité, d’ailleurs, à Bruxelles, on rencontre plein de Liégeois, et on est toujours super bien accueillis, les Bruxellois nous adorent. Quand on dit qu’on vient de Liège, ils se disent qu’on est forcément super sympas, super créatifs, et ils t’embarquent direct parce qu’ils savent qu’avec toi, ils ne vont pas s’emmerder ».

Laetitia Bica

Laetitia Bica©

Very Important Wallifornian

C’est ce qui est arrivé au duo liégeois formé par Laetitia Bica et Jean-Paul Lespagnard, repéré dès la sortie de l’école par la planète mode autour de laquelle ils n’ont jamais cessé de graviter.

« Quand j’étais à Saint-Luc, Jean-Paul était à Château Massart, et on a décidé de faire notre travail de fin d’études ensemble. J’avais envie de travailler sur l’image de la femme dans les clichés publicitaires des 60s et des 70s, une époque où la femme était complètement instrumentalisée. J’avais envie de remplacer certaines choses dans les clichés par des objets sexuels, et Jean-Paul avait imaginé des vêtements qui s’ouvraient, des jupes avec une tirette sur le côté, et quand on ouvrait la jupe, elle s’agrandissait pour dévoiler une image porno. J’adore les images à double sens, ça me fait rire : les gens regardaient l’image de loin, ils aimaient bien l’esthétique rétro, et puis quand ils se rapprochaient, ils comprenaient ce qu’ils regardaient. La collection a fait beaucoup de bruit, on a décidé de se présenter comme binôme, lui au stylisme et moi à la photo, et on a directement commencé à travailler pour Le Vif Weekend. Depuis, j’ai travaillé pour Gaël, Marie-Claire, Le Soir, De Morgen… J’ai un peu fait le tour de tous les magazines de Belgique ».

Et de ses célébrités : Stromae, François Damiens, Bouli Lanners, Matthias Schoenaerts, la liste de ceux dont elle a tiré le portrait se lit comme un véritable who’s who du plat pays. Sans pour autant lui avoir donné le goût du strass et des paillettes – à moins qu’elles ne soient appliquées sur ses modèles, à l’image de son portrait hypnotique du DJ liégeois Mr. Magnetik. Un cliché qui encapsule à merveille l’univers de la photographe liégeoise : tout à la fois sombre et lumineux, et incroyablement brillant. Mais pour Laetitia, pas de distinction : elle fait de chaque personne qui passe devant son objectif une star, des nominés à Cannes aux rockers du Créahm.

« La vidéo «Break» que j’ai réalisée pour les Mad City Rockers, un groupe noise rock né d’une collaboration avec l’équipe pédagogique du Créahm-Liège, reste un de mes plus beaux projets réalisé à Liège. Pendant près d’un mois, on a mis en place divers scénarios, expérimenté les locaux, travaillé de concert pour offrir un spectacle déjanté et coloré, inspiré aussi bien par les concerts punk des 80’s que l’esthétique chic des productions contemporaines. Après deux jours de tournage intensif, toute l’équipe était super fière et remplie de l’expérience passée. Je continue d’ailleurs de collaborer avec le Créahm qui est pour moi un très bel échange, aussi bien humain qu’artistique, mais aussi une source d’inspiration sans limite ».

Laetitia Bica

Laetitia Bica©

Bouleversante de sincérité

Là où certains photographes ont fait le pari de proposer un univers ultra reconnaissable, à l’image de l’opulence d’un David LaChapelle ou du porno chic de Terry Richardson, Laetitia Bica, elle, n’a de cesse de se réinventer.  Pour s’en convaincre, il suffit de feuilleter First, sa première monographie parue aux Editions du Caïd. Portraits, photos de mode, jeunes filles diaphanes, femmes à poigne, hommes à la virilité fragile, paysages peuplés de modèles aux visages hantés… Telle l’Hydre de Lerne, elle semble avoir plusieurs têtes pensantes pour pouvoir conjuguer en elle tous ses univers sur papier glacé. Qui malgré leurs différences apparentes sont pourtant d’une similarité frappante : en studio ou sur le pavé, tous les clichés de Laetitia Bica sont empreints d’une bouleversante sincérité.

« Pour moi, c’est super important de changer d’univers et de sortir de ma zone de confort, c’est comme ça que je découvre des choses et ça me permet d’éviter l’ennui. Ce n’est pas toujours évident pour les gens d’identifier mon travail parce que je change beaucoup, mais je prends garde à toujours garder une certaine ligne, une cohérence. Forcément : mon travail, c’est moi. Quand j’ai commencé la photo, j’avais 25 ans, je ne réfléchissais pas de la même manière qu’aujourd’hui et j’espère que dans dix ans, ce que je ferai sera aussi complètement différent. Mon but, c’est d’aller à la rencontre de choses nouvelles ».

Sans toutefois jamais s’éloigner bien loin de la planète mode qui l’a adoptée dès ses débuts derrière l’objectif.

Laetitia Bica

Laetitia Bica©

« A la base, je suis plutôt anti-mode, mais finalement, le monde de la mode a adoré mon travail et je suis tombée dedans, même si je fais un peu de résistance. On a émancipé la femme, mais on en a quand même fait un objet de pub : c’est quelque chose que j’essaie de dénoncer gentiment. J’adore la mode, le monde du design, le beau, mais je trouve que souvent, c’est un peu à sens unique. Dans les pubs des grandes marques, les filles sont toujours grandes, minces, belles, mais elles ne communiquent rien : pour moi, la beauté c’est un tout, c’est la manière dont une personne respire, dont elle bouge ».

Et tant pis si de telles notions sont difficiles à communiquer sur papier glacé : il en faut plus pour décourager cette artiste engagée.

Laetitia Bica

Laetitia Bica©

« Dans mon univers, je suis toujours à la recherche d’une certaine vérité. Ce qui est paradoxal, puisqu’au final, l’outil de la photo est un mensonge, un filtre sur la réalité. C’est une perception des choses donnée par quelqu’un et son média, sans parler de sa diffusion. Malgré tout, j’essaie d’être la plus sincère possible. Le milieu de la mode a tendance à préférer la beauté formatée car il est là pour susciter du désir et donc modifier nos désirs. Heureusement, la mode  s’ouvre et subit un tournant important depuis quelques années, on n’est plus à la mode des filles super lisses, ça me réjouit».

Un enthousiasme qui nous enhardit à poser une question ultra cliché : si elle pouvait photographier le modèle rêvé, ce serait qui ? Comme tout ce qui touche à l’univers de cette photographe bouillonnante, la réponse n’est pas simple mais le cheminement est joli. Et Laetitia d’évoquer l’histoire derrière sa matrioshka,

« une fille de 20 ans, ronde, qui m’avait contactée parce qu’elle avait envie de poser pour s’assumer. J’avais été super émue, et j’avais décidé de la photographier nue, pour mettre vraiment son corps en avant ».

Un souvenir de nu en appelant un autre, elle nous parle de ses déboires lors du shooting d’une ex-prostituée, qu’une association lui avait reproché d’avoir photographiée dans le plus simple appareil, estimant qu’elle avait déjà passé assez de temps nue comme ça. Est-ce l’indignation qui donne lieu à cette connexion ? Toujours est-il que Laetitia en revient à la question initiale, pour finalement porter son dévolu sur Virginie Despentes, disant de l’auteur fémipunkiste que « ce sont des femmes comme elle qui me rendent fière de l’être ». Un compliment que Laetitia mérite amplement.

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Texte : Kathleen Wuyard
Photo : Laeticia Bica

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