Peut-on survivre un après-midi à Knokke-Le-Zoute quand on a comme conception du glamour Mireille Darc, Michael Caine et Jarvis Cocker ? Peut-on avoir envie d’y acheter à une galerie d’art locale une croûte à 6000 euros alors que celui qui l’a peinte serait sans aucun doute busé à Saint-Luc ? Le punk chic est-il vraiment chic ou fait-il plutôt pute de film de Paul Verhoeven ? Deux heures sur le terrain, 10.000 caractères, voilà toutes les réponses à ces questions. Par notre envoyé spécial au pays du glamour pluvieux. Et neuneu.

Jeudi 20 octobre 2016, 13 heures pétantes, Knokke-Le-Zoute. Il fait un temps à ne pas mettre un pantalon saumon dehors. « Ce qui est bien ici à la mer, c’est que ça change toutes les dix minutes », me dit le serveur de la taverne où je m’envoie un Irish Coffee relativement chargé en guise de radiateur et je suppose qu’il ne dit pas la même chose à ses clients quand il fait plein soleil.

Je suis au Zoute pour voir si je supporte toujours aussi peu les riches. Ou plutôt leur culture, puisque je n’ai en fait rien contre l’idée de s’enrichir, ni même à vrai dire contre le fait de se la péter grave et de flamber crassement son pognon. Ma scène préférée dans American Psycho et celle où les yuppies demandent aux clochards s’ils acceptent l’Amex Gold. Ma scène préférée de The Wolf of Wall Street est celle où Leonardo Di Caprio jette des homards aux flics. Mon geste préféré de l’histoire des gestes préférés, c’est The KLF qui brûle un million de livres sterling le temps d’une cérémonie à moitié pour rire, à moitié occulte. Tout ça pour dire que si je « hais » les riches, ce n’est pas mon ADN marxiste qui me fait ainsi parler et encore moins ma conscience socio-politique. Je ferais d’ailleurs un riche formidable, délicieusement odieux, jovialement abusif.

Un riche flamboyant et c’est justement le manque de flamboyance que je reproche surtout à la plupart des riches. Ils sont ennuyeux parce que convenus et je les hais parce qu’en général, ils sont aussi très bêtes et ont tout simplement mauvais goût. Or, comme les pauvres sont souvent eux-mêmes assez cons pour copier les riches, tout ça fait que le monde n’est pas un endroit très glamour où vivre. Voilà pour l’argumentation surpuissante.

J’ai du glamour une conception à l’ancienne, très sixties-seventies, aujourd’hui en voie complète de disparition. Steve Mc Queen est glamour. Les brigands de vieux films italiens aux gueules burinées mais aux costards bien taillés et aux copines en total look Paco Rabanne sont glamour. Mireille Darc dans La Grande Sauterelle, aussi à l’aise nue sous les draps de soie d’un 5 Etoiles qu’en train de jouer de la guitare dans les bouges de Baalbek, au Liban, est glamour. Gainsbourg époque Melody Nelson est glamour, tout comme John Barry et Ennio Morricone. Michael Caine en 1965 est glamour, Jarvis Cocker en 1996 est glamour. Bowie à Berlin est glamour. En gros, ma vision du glamour est donc un mélange de style plutôt classique mais avec une grosse louche d’excentricité. « Mon » glamour se distingue surtout par une aptitude innée à se sentir à l’aise partout, chez les émirs comme chez les loquedus, en conversation cocaïnée avec Brian Eno comme en descente chez le durümier turc à Neuköln.

Or, cet après-midi d’octobre lorsqu’il arrête de pleuvoir et que je me promène enfin un peu à KnokkeLe-Zoute, il faut bien dire que je n’ai pas l’impression que la plupart des gens que je croise ont l’air très à l’aise et je ne les imagine pas non plus, mais alors du tout, bouffer un kebab dans un quartier arabe sans se mettre illico à prier Saint-Destexhe. Ils ont plutôt l’air en représentation continue, attentifs à leur paraître, à ce que d’autres pourraient penser d’eux. C’est Instagram IRL.

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Jampur Fraize©

2 minutes 30, douche comprise

Bien sûr, je me doute bien que comme dans toute ville, à fortiori de riches, il doit s’en passer des vertes, des pas mûres et des beaucoup plus détendues du gland à l’abri des façades pour la plupart aussi moches que sur tout le reste de la côte flamande. Que dans cette ville extérieurement bien proprette et parfaitement neuneue, des gens doivent se foutre autre chose dans le nez que le bon air du Zwin et que leur principal loisir incluant des tiges, des trous et des balles n’est pas forcément le golf. Il serait d’ailleurs intéressant de faire une grande enquête sur la face sombre et cachée de Knokke et d’aussi rappeler que le festival de cinéma et les biennales d’art contemporain qui s’y tiennent sont plutôt de bon goût, justement. Mais je ne suis pas là pour ça. Je suis là pour torcher une chronique dissipée, cynique et voulue marrante sur le glamour local. Un ami journaliste s’est moqué de moi sur Facebook « encore un article de 10.000 signes basé sur une heure de terrain », a-t-il balancé. « Non. 2 minutes 30, douche comprise », j’ai répondu. C’est qu’un tour du Zoute, c’est vite plié, surtout que c’est un univers où glisser à la surface des choses est plutôt indiqué tant la superficialité est assumée, les codes sociaux visibles sur la voie publique plutôt rigides, prévisibles et inchangés depuis bien des marées.

Le premier truc qui m’y fait drôlement marrer, c’est donc que si moi, je caille drôlement dans ma Pea Jacket Schott de l’US Navy (40 balles sur une brocante au lieu de 450 en magasin, ça aussi, c’est top-glamour), 95% des autres hommes croisés en rue se promènent dans une sorte de petit anorak très fin et très laid, qui ressemble à un veston de costume cousu à base de chambres à air. Ou de saucisses couleur pastel. J’ai plus tard appris qu’on appelait ça un Moncler et que ça coûte trois tranches de fesses. Imaginerait-on toutefois les James Coburn, Jean-Louis Trintignant et autres Bryan Ferry de la grande époque boudinés là-dedans ? Peut-on dire que c’est classe et glamour de se trimballer en plein mois d’octobre alors qu’il pleut des lames de glace avec ça sur le dos et un bête sourire forcément crispé par le froid plutôt que de s’emmitoufler dans des manteaux de chasseurs de bisons ou de militaires aventureux ?

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Des montres, des montres et encore des montres

J’ai forcément remonté la Kustlaan, là où sont concentrés tous les magasins de luxe. La plupart vendent des montres, de la déco d’intérieur, encore des montres, des lunettes, des vêtements pour femmes, des lunettes et puis des montres. La déco d’intérieur, ça va, mais tout le reste est le plus souvent affreux, bien que passible de me coûter 3 à 4 mois de loyer. J’ai été estomaqué par la laideur des robes et des chaussures pour femmes, en cuir avec de faux clous dorés, du punk soi-disant chic mais en fait, rappelant surtout le look des putes dans les films de Paul Verhoeven. J’ai vu sortir une jeune fille sublime, vraiment sublime, de l’un de ces magasins. Mais avec tellement de fourrure rose Barbapapa sur elle et de trous artificiels dans ses jeans, qu’elle ressemblait surtout à une Paris Hilton d’Halloween.

Le Zoute, c’est aussi pas mal de galeries d’art. Hors-saison, en pleine semaine, beaucoup sont fermées mais ce que les quelques-unes d’ouvertes exposaient ce jour là m’a également laissé pantois. Je connaissais les aquarellistes paysagers du dimanche, ici, j’ai eu droit au popart d’après indigestion de babelutes. En vitrine de l’un des ces attrape-gogos, une croûte qui ne cherchait même pas à cacher qu’elle était copieusement copiée de Sheperd Fairey se vendait 6000 balles. Là et ailleurs, beaucoup de sous-Lichtenstein, de Warhollekes, tout un tas de brol très fluo et très eighties. « Everything is now a copy of a copy of a copy », j’ai persiflé entre mes dents, me rendant aussi compte et ça, c’est strictement objectif vu que j’ai été étudiant à Saint-Luc et possède donc ce bagage technique, que les aplats d’une gouache à 3000 balles étaient en fait ratés.

Calbuco, mon amour

Il a recommencé à pleuvoir, alors je me suis réfugié chez Filigranes, sur la digue, qui est une succursale de la grande librairie bruxelloise du même nom. J’hésitais à acheter le premier Vernon Subutex quand est soudainement entrée dans le magasin une tornade habillée de rose et d’orange, dont je n’ai en fait jamais vu le visage tant elle ne tenait pas en place, passant continuellement d’une pièce à l’autre. Je l’ai devinée hystéro, sexagénaire et vaguement hippie.

« J’ai dans ma poche 7 billets d’avion, hurla-t-elle à la vendeuse. D’abord, je pars au Chili voir mon amoureux. D’ailleurs, avez-vous reçu le livre de mon amoureux que j’ai commandé la semaine dernière ? » Il s’est avéré que l’amoureux en question était le Calbuco, l’un des nombreux volcans du Chili. « Mais pourquoi commander un putain de bouquin sur un putain de sujet aussi pointu que le Calbuco dans une putain de librairie de la putain de côte belge HORS-SAISON ? », me suis-je aussitôt demandé.

Mamy Speedy s’est alors complètement  lâchée: « Bon, j’ai besoin d’un conseil. Il y a un homme. Il est enfin célibataire et ça fait 20 ans qu’il m’attend. C’est quelqu’un de très bien. Il a un château mais il est chasseur, il tue des animaux, et c’est pourquoi, dans le temps, je lui ai dit non. Finalement, ça serait bête de le rater mais je ne vais quand même pas non plus rater mon tour du monde pour lui. Les 7 billets d’avion, c’est ça, je finis mon tour du monde. Après, j’aurai tout mon temps à lui consacrer mais je ne vais quand même pas ne pas partir à cause d’un homme. Je ne me suis jamais laissée brider par un homme, jamais. Quand j’étais jeune, j’avais trois rêves. Devenir avocate, rencontrer le grand amour et faire le tour du monde. J’ai presque accompli deux de ces rêves. J’ai été avocate et j’ai 7 billets d’avion en poche. Quand j’étais jeune, mes amies me disaient, « prends la pilule, vas t’amuser » mais non, non, non, moi, j’étudiais pour être avocate et maintenant, je peux dire que j’ai eu une vie magnifique mais, nom de dieu, je la mérite. Alors, je crois qu’il va encore attendre un peu. Bon… Il ne pleut plus. Je vais faire mon jogging sur la plage. C’est maintenant qu’il y a le plus d’iode dans l’air. »

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Jampur Fraize©

Par Lippens le Grand, mais qu’est-ce qui pourrait résumer mieux que cette tirade tirée de ce one mad woman freestyle le glamour à la zoutoise, me suis-je exclamé, me demandant aussi si le froid que je ressentais était bien celui du vent marin et non pas le souffle des Dieux de la chronique. Parce que bon, vouloir acheter un bouquin sur le Calbuco à la Côte belge hors-saison dans une librairie qui voit passer 2 clients par heure alors qu’une semaine plus tard, on est aux pieds de ce même Calbuco et donc à Puerto Mont, une ville très touristique qui compte 8 grosses librairies, d’après Google, et qu’au Chili, c’est le printemps et donc que ça grouille de monde et que tout est ouvert, il faut quand même le faire. Et probablement plus à KnokkeLe-Zoute qu’où que ce soit ailleurs… #mercimadame #firstworldproblems #matuvusauboutdumonde.

 

Texte : Serge Coosemans
Illustrations : Jampur Fraize

 

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