Avec ses paillettes et son maquillage outrancier, son mauvais goût assumé, son penchant hyper théâtral et ses accoutrements de gay pride, le glam a incarné tout ce qu’il y avait de plus kitsch et fake dans le rock’n’roll. Pour qui sonne le glam?

«Cette idée que la pop doit dériver du glamour – viser le sensationnel, l’extraterrestre, l’hystérie au sens propre comme au figuré – et crée un espace où le sublime et le ridicule sont inextricables m’a toujours fasciné,» explique Simon Reynolds en préambule de son nouvel ouvrage: Shock and Awe: glam rock and its legacy. Titubant tant bien que mal, tel un flamboyant et décadent funambule, sur le fil ténu séparant le génial du risible, le glam s’est plus souvent qu’à son tour vautré dans le caniveau du mauvais goût et les ricanements gras. Encore aujourd’hui, il reste la révolution pop la plus criarde que le rock ait jamais vécu. Kitsch théâtral et futuriste, décadence revendiquée, mauvais goût ouvertement affiché… Il n’y a pas eu que Bowie, T Rex et les New York Dolls. Si le glam a combattu la norme hétérosexuelle et la correction morale, il a aussi trop souvent été synonyme d’écœurement.

Gary Glitter

Avec ses combinaisons argentées et ses bottes à semelles compensées, Gary Glitter, jadis attraction pop de la jeunesse britannique, a incarné pendant les années 70 une version terriblement caricaturale du glam. Déclaré personnellement en faillite en 1977, quasiment emporté par une surdose de somnifères en 1986, Paul Gadd (c’est son vrai nom) a l’année dernière écopé de seize ans de prison pour des actes pédophiles sur trois mineures (alors âgées de 12 et 13 ans) commis entre 1975 et 1980. Qualifié par la police de «prédateur récidiviste», le Marc Dutroux du glam avait été arrêté en 1997 pour avoir téléchargé de la pédopornographie et condamné à quatre mois de réclusion. Il s’était réfugié au Cambodge (dont il fut expulsé pour accusations de pédophilie) avant de prendre trois ans au Vietnam pour actes obscènes sur mineures. Non, le glam ne plaît pas toujours aux enfants…

 

Les coiffeurs

«Je fais ce que je veux avec mes cheveux.» Si dans les sixties, les Beatles étaient les pires ennemis des coiffeurs, dans les deux décennies qui ont suivi, ces derniers ont réglé leurs comptes avec l’industrie de la pop music et sont sans doute devenus en faisant ami ami les pires ennemis des glam-rockeurs. Elles étaient belles, tiens, les stars du glam avec leurs tignasses teintes et permanentées et leurs grands volumes à jamais associés aux désespérantes années 80. On les imagine bien au salon du coin, des bigoudis sur la tête et la tête sous le casque (heureusement que c’est pas leur musique de merde qui en sort) à côté de Bobonne et de son caniche avant d’aller se faire leur petite piquouze quotidienne en se matant les poils dans le miroir. Le glam restera à jamais le royaume du cheveu dans la soupe…

Le glam metal

Début des années 80, Los Angeles donne naissance à un nouveau genre de rock’n’roll. Ses musiciens maquillés comme des voitures volées et fringués comme des strip-teaseuses de Pigalle portent des talons hauts modèle gare du nord, des vêtements moulants aux couleurs tape à l’œil et des longues tignasses laquées comme des canards tout juste sacrifiés au restaurant chinois. Tout aussi risible soit-il, le glam métal, qui mélange pour le pire plus souvent que le meilleur le glam au heavy metal et au hard rock, parle aux jeunes freaks décérébrés lobotomisés par MTV. A l’époque, le Strip, paradis de la débauche sex, drugs and rock’n’roll avec ses salles de concerts, ses bars et ses strip clubs, ressemble à un zoo du rock où des spécimens rares comme les WASP et les Twisted Sister se promènent en toute liberté, plus qu’enclins à se laisser caresser. Croisement dégueulasse entre Mötley Crüe et Bon Jovi, Poison incarnera avec les L.A. Guns entre autres la deuxième génération de glam métalleux. Même Slash, qui faillit les rejoindre et n’était pas le plus grand exemple au monde de sobriété, fut rebuté par leurs costumes, leur maquillage et leur spectacle ringard. Les Guns N’ Roses seraient d’ailleurs nés en réaction à cette excroissance rose bonbon du glam rock. Le Mot et Le Reste consacrait récemment un ouvrage au genre intitulé Hair Metal : Sunset Strip Extravaganza!

Phantom of the paradise

«Tous ces gamins pubescents débarquant en glitter (strass), jeans, talons hauts, combinaisons unisexes. C’est si étrange que je n’arrive pas à comprendre d’où ça vient. Peut-être qu’il est juste question de se maquiller à un certain âge.» Brian  De Palma ne fit pas grand mystère du mépris que lui inspirait le glam. Le réalisateur avait le sentiment depuis 1969 que le rock basculait dans le grand guignol et prit le parti d’en rire. Il décida de le tourner en ridicule dans Phantom of the Paradise, film d’un pessimisme absolu sur le rock dont l’avenir est incarné par Beef, créature pitoyable qui finit électrocutée sur scène sans que son public s’en rende compte, convaincu que sa mort fait partie du spectacle. Là où une autre comédie musicale, The Rocky Horror Picture Show sent la provoc’ joyeuse et le sexe entre amis, le Fantôme prend les allures d’un  discours satirique sur le monde du show-business et sonne la fin des illusions.

Divine

Pour John Waters, pygmalion qui la décrivait comme «un croisement de Jayne Mansfield et de Godzilla réunis pour effrayer les hippies», elle a été la femme la plus immonde de la terre, a mangé une crotte de chien toute fraîche et s’est fait violer par un homard géant. Masse de chair rose vivante et enjouée, star de films de minuit, mi hors-la-loi, mi tueuse en série, à la fois sexy, monstrueuse et terrifiante, Divine alias Harris Glenn Milstead a inventé le dirty glam, fait une brève carrière dans la disco homo et s’en est allé à seulement 42 ans d’une crise cardiaque. L’héroïne de Pink Flamingos, Polyester et Hairspray, c’est le glam trash, scato, ultra décadent, accro à la weed, au shopping et à la bouffe… «Les drag queens de cette période cherchaient à épouser une féminité classique (style Miss America et femme au foyer standard), expliquait il y a quelques années dans Grazzia Thierry Hoquet, philosophe et auteur de Cyborg Philosophie (éd. Seuil, 2011). Avec Divine, ce schéma explose puisqu’elle incarne, de façon parodique, cette Amérique white trash qui fait fantasmer le cinéma indépendant

The Darkness

Avec leur look de blague potache qui doit plus aux Village People qu’à David Bowie et Marc Bolan, les Anglais de The Darkness ont tenté d’amorcer un semblant de revival glam au début des années 2000. Pendant que les White Stripes jouaient la carte du code couleur et que les Strokes tentaient tant bien que mal d’enfiler… leurs slims ultra moulants, les frères Hawkins pétaient des paillettes et exhibaient leurs torses sans poil dans des combinaisons à la Freddie Mercury. Selon la légende, Justin aurait pris conscience de son don pour la chanson en reprenant un beau jour le Bohemian Rhapsody de Queen dans un karaoké. Le revival glam n’a jamais vraiment eu lieu mais The Darkness a été soutenu par Robbie Williams et assuré des premières parties de Lady Gaga. Après avoir quitté le groupe en 2006, rongé par la bibine et par la came, Justin a participé en duo aux qualifications pour le concours Eurovision de la chanson. Le côté obscur de la Force…

Lady Gaga

«Ce qu’il y avait de formidable avec le glam, c’est qu’il y était question de célébrité, de star et de rien d’autre,» note Barney Hoskins dans Glam! Bowie, Bolan an the Glitter Rock Revolution. Acteurs égocentriques, artistes transformistes… Le glam n’a jamais prétexté la moindre authenticité. «Peu importe qui tu penses être, disait Bowie. La seule chose dont tu peux être certain c’est la réalité de la façade que tu présentes aux autres.» Cette façade est aujourd’hui ravalée par des héritiers tels que Lady Gaga qui intéressent moins par leur musique de kermesse que par leurs flamboyantes excentricités. Comme cette robe et ces chaussures de viande (23 kilos au total) qu’elle porta pour s’engager contre le port de la fourrure véritable. «Les artistes pop d’aujourd’hui aiment parler de célébrité, note Simon Reynolds. Elle obsède Kanye West et c’est quasi le seul sujet de Lady Gaga.» Ou quand paillettes rime avec beefsteak.

 

Texte : Julien Broquet

 

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