Bien plus que “se déguiser en homme” : questionner les notions de genre

Les drag queens, on connaît bien. Que l’on ait soi-même assisté à un spectacle dans un cabaret ou qu’on ait seulement vu une scène de film dans un club gay où le héros, flic dépressif et alcoolique, enquête sur une disparition, on se figure le topo dans les grandes lignes, et non sans clichés. Des hommes maquillés à outrance, vêtus de mini robes moulantes à paillettes et perchés sur des talons de douze centimètres campent des personnages flamboyants de bimbos, mimant des postures censées représenter “la femme”, tandis qu’un public, souvent composé de mâles, rit de bon cœur, se tape les cuisses, s’enfile des verres et repart tout satisfait d’avoir passé une soirée divertissante au possible. Les drag kings, cette pratique qui consiste à se “transformer” temporairement en homme, par contre, on connaît moins. Dans ce cas, il ne s’agit pas tant de proposer un spectacle inverse, à savoir des femmes (le plus souvent, mais pas forcément) revêtir des attributs dits masculins, que de proposer un questionnement plus large sur le(s) genre(s). Des paillettes si vous voulez, des fausses barbes sûrement, mais surtout de la réflexion, de la déconstruction.

 

Marie Hamoneau©

C’est en tout cas ce que revendiquent les drag kings de Bruxelles, qui voient dans leur activité un acte politique, féministe. Depuis une dizaine d’années, des ateliers sont animés dans la capitale et parfois en Wallonie. C’est l’association Genres Pluriels, qui milite pour “la visibilité des personnes transgenres, aux genres fluides et intersexuées”, qui les organise. Ici, il convient peut-être de préciser, histoire de ne pas perdre de lecteur en route, ce qu’on entend justement par “genre”. Si l’on considère que le “sexe” est assigné à la naissance sur base de caractéristiques biologiques considérées comme “femelles” ou “mâles” , le genre désigne lui les différences non biologiques mais sociales, culturelles, psychosociales, économiques, ou encore politiques entre les femmes et les hommes. Le genre est donc une construction sociale, et chacun est libre de choisir son “identité de genre” sans que celle-ci soit nécessairement la même que son sexe déclaré à l’état civil. Être transgenre ne signifie pas forcément modifier son corps. On peut très bien se considérer comme de genre masculin et conserver physiquement des attributs féminins qu’on a reçu à la naissance. Vous suivez toujours ? On repart.

Un espace de liberté

Les ateliers drag king de Bruxelles sont animés par Max, Aurel et Jimmy, militants à Genres Pluriels. C’est suite à un week-end drag king auquel Max, l’un des fondateurs de l’ASBL, a assisté, qu’il a décidé de créer des ateliers récurrents à Bruxelles, ce qui n’existait pas alors. “Pour moi, cet atelier était un élément pour aborder les questions de genres”, explique celui qui, “assigné fille” à la naissance, préfère qu’on utilise le pronom “il” pour le désigner. “À l’époque, le mouvement trans était balbutiant. Il n’y avait même pas la possibilité de se penser en dehors des deux cases, homme, femme.” Max voit dans l’atelier drag king une bouffée d’air frais, une façon d’”explorer, se poser des questions”, et aussi, pourquoi pas, pour lui, de voir ce que ça peut faire, de se mettre des poils au visage, en plus du côté amusant de l’expérience.

Aurel, qui co-anime les ateliers drag king et réalise des tâches administratives pour Genres Pluriels, préfère qu’on emploie le pronom neutre “yel” plutôt que “elle” ou “il”, dans lesquels yel ne se reconnaît pas. Comme Max, c’est parce qu’Aurel avait des questionnements sur son genre que yel a décidé d’essayer le drag kinging.

Je me sentais irrésistiblement attiré par ça, donc un jour, à force de tergiverser, j’ai fini par y mettre les pieds et je ne suis plus jamais reparti.

Aujourd’hui, les ateliers de Genres Pluriels se font principalement à la demande. Des groupes de personnes, des associations, des événements, contactent l’ASBL pour organiser de façon ponctuelle un atelier drag king, à Bruxelles ou dans le reste de la Belgique. Le public est varié et pas forcément sensibilisé à la question d’identités de genre. Il y a même une professeure de théâtre qui a contacté Genres Pluriels car ses élèves, jeunes femmes, devaient camper des hommes pour une pièce. Aussi, l’association fait des ateliers ouverts à tous et à toutes, alors que d’autres collectifs de drag kings, ailleurs dans le monde, peuvent être exclusivement réservé à des femmes.

En général, un atelier dure quatre heures, c’est l’idéal”, explique Aurel.  D’abord, pendant environ deux heures, les participants campent leur personnage, lors de la phase dite de “make up”. “On dit aux gens de créer leur personnage drag king, et les personnes vont chacune dans leur direction. J’ai vu en atelier des personnes qui réglaient leur compte à tel ou tel membre de leur famille qui les avait emmerdés, pour se lâcher un bon coup. D’autres vont aller vers quelque chose de plus codifié : un mec cool, le biker, quelque chose de plus élégant… Chaque personne est libre de choisir son personnage, de le créer.

Les animateurs mettent à disposition tout le matériel nécessaire pour se fondre, physiquement, dans le rôle qu’on a choisi : maquillage pour changer ses traits, vêtements, binders pour compresser sa poitrine (avec des bandes ou des gilets de compression qui se présentent comme des maillots de corps), et bien sûr techniques cosmétiques pour qui voudrait se faire une barbe ou une moustache. On peut ainsi couper une petite mèche de ses propres cheveux et coller les poils obtenus sur son visage, avec des colles spéciales. Cette première étape est assez ludique. Les participants, au fur et à mesure qu’ils se “masculinisent”, s’ancrent peu à peu dans le personnage, ce qui est décisif pour la suite de l’atelier.

Car c’est bien la seconde partie de l’atelier qui fait que, chez Genres Pluriels, le drag kinging est bien plus qu’un simple jeu où l’on se travestit en homme, mais une véritable démarche réflexive et féministe. Une fois que tout le monde a bien ajusté sa barbe, les animateurs proposent des jeux de rôles, basés avant tout sur le mouvement. “On peut avoir une petite excursion dans l’espace public, si les gens veulent bien”, explique Aurel. “Par exemple plusieurs fois on a fait carrément des jeux de rôle sur la Grand Place de Bruxelles”, poursuit Max. “En faisant vraiment attention à ce que tout le monde soit en sécurité. On peut simplement donner la consigne de faire le tour de la Grand Place seul, pendant cinq minutes, et puis on se retrouve et on demande : “qu’est ce que vous avez eu comme regards, comme réactions, comment est ce que vous regardez le monde, maintenant que vous êtes en king ?”

 

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Reproduire des clichés, et bien les démonter

Le jeu de rôle permet ainsi d’explorer l’espace dans une sorte de nouvelle enveloppe, temporaire, et de sentir ainsi des différences, au niveau du corps, de sa façon de se déplacer, et également de ce qu’il se passe dans la tête. Les animateurs peuvent aussi demander simplement aux participants de s’asseoir. Beaucoup, forts d’une nouvelle “masculinité”, auront le réflexe d’exagérer les traits, en écartant grand les jambes par exemple. Les consignes des jeux de rôles de Genres Pluriels ne sont jamais très compliquées. Et c’est voulu, assure Aurel. “La plupart du temps on marche, on est en rue, on attend, c’est très simple. C’est pour qu’il y ait un impact, quelque chose qu’on puisse emporter avec soi après l’atelier, dans notre vie quotidienne.” Car quiconque participe à un atelier de drag king n’en ressort pas indifférent, Aurel peut en témoigner personnellement : “Depuis le premier atelier que j’ai fait, je n’ai jamais revu la rue comme avant. Je questionne constamment. Souvent, je me retrouve à observer les gens ou à m’observer moi-même. Beaucoup de personnes qui ont fait les ateliers nous ont dit la même chose, que ça avait changé plein de trucs par rapport à leur position dans l’espace.

Difficile d’imaginer que quatre heures dans la peau d’un “homme” puissent faire autant d’effet ? Pas vraiment, quand on y réfléchit bien. L’atmosphère “safe”, rassurante, des ateliers des drag kings de Bruxelles aidant, les participants se sentent vite à l’aise, et vont rapidement dans leur rôle. En quelques minutes, certains sentent déjà des changements. Un sentiment de liberté, d’être maître de soi, de son personnage. Beaucoup expérimentent une soudaine prise de confiance. On est plus à l’aise dans l’espace public, on se permet de flâner en rue, on se pavane même parfois, comme si on avait davantage le droit, parce qu’on est homme.

Et puis, il faut l’avouer, il y a un côté grisant, parce qu’hautement subversif, à revêtir, quand on est dit femme, trans, neutre ou autre, la posture du dominant, à savoir, dans nos sociétés encore profondément marquées par le patriarcat, l’homme. Le temps de quelques heures, on est dans un espace de liberté, débarrassé d’une pression sociale qui dit que les femmes devraient faire ceci, être comme cela, accepter le genre qu’on nous a “assigné” à la naissance et en accepter les règles. Au contraire, pendant les ateliers, on discute ces codes, ces règles issues de constructions culturelles, artificielles. Qu’est ce qui est considéré comme féminin ? Et comme masculin ? N’est-on pas tous comme cela, hommes, femmes, trans, neutres ? Quelle part de notre comportement nous est dictée, souvent inconsciemment, par le genre auquel on est supposés appartenir, par nos sociétés binaires et hiérarchisantes ? Et surtout, est-ce que ça nous va ?

 

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Un outil ludique et intelligent

En fin de compte, il suffit d’assister à un atelier ou tout simplement d’en discuter avec des personnes comme Max et Aurel pour se rendre compte d’à quel point le drag kinging est un outil hors du commun, ludique et intelligent, pour questionner tout un tas de choses. Chacun peut y trouver son compte, que l’on se pose des questions sur son genre ou que l’on soit au contraire très content du genre qui nous a été assigné à la naissance. “Les drag kings sont une ouverture à la non binarité et à l’autodéfinition de soi dans toutes ses nuances”, résume avec enthousiasme Aurel, qui précise que pour yel, cela a été extrêmement précieux. “Je crois qu’à chaque fois, les personnes sont sorties des ateliers en se disant que ça leur avait permis de se questionner, de questionner la société et d’avoir une respiration. Il y en a qui sont venues juste une fois. Mais de le faire même une seule fois leur a permis de remuer pas mal de choses dans leur tête.” Une prise de conscience bienvenue, pour tous. “J’encouragerai aussi tous les mecs cisgenres [c’est-à-dire les hommes normés à la naissance ainsi et en accord avec ce genre] à une fois aussi dans leur vie faire un atelier drag king”, appelle Aurel. “Pour questionner leur propre masculinité et voir où ils se situent par rapport à ça. S’ils ne se conforment pas à quelque chose qui est extérieur, qui ne correspond pas réellement à leur identité.” Et Max d’ajouter que “les questions de genre nous concernent tous, pas seulement les trans”.

 

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Dans la constellation drag king, ceux de Bruxelles sont un peu à part. D’autres scènes ne vont pas aussi loin dans le militantisme et la réflexion féministe de déconstruction et privilégient plutôt le côté fun et paillettes, un peu comme les drag queens. “Les drag kings ont commencé à exister dans des ateliers dans la même mouvance que les ateliers féministes du début des années 70, là où les femmes se sont réapproprié les discours sur leur propre corps”, rappelle Max. “Et cela se faisait déjà aussi un peu dans les années 30, avec les “garçonnes”. C’est la même réflexion sur comment l’on se sent quand on prend l’habit du dominant. C’est d’office politique.

Pourtant, on voit aussi, dans les pays anglo-saxons ou même en France voisine, des scènes émerger où l’on met davantage en avant la performance. Les spectacles de drag kings, où l’on fait du playback déguisé en George Michael, ont leur public à Londres, San Francisco, etc. “Et c’est très chouette aussi à voir”, insiste Aurel. La démarche est néanmoins différente. “Beaucoup de shows drag kings, peut-être plutôt dans le monde anglo-saxon, ne font que reproduire la domination masculine”, regrette Max. “Et là, ça nous agace au plus haut point. C’est vide de sens, quand c’est juste pour te mettre trois poils sur la tête.” Et Aurel de réagir et conclure : “Mais c’est l’option safe. Quand ça reste du show bling bling, ça ne subvertit rien”. Et un peu plus de subversion dans le monde actuel ne ferait pas de mal.

 

Texte et photographies : Marie Hamoneau

 

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