Comment expliquer le sentiment que l’on éprouve face à une photo d’une star des années ’50, souriant de toutes ses blanches dents, gainée dans une magnifique robe calibrée au millimètre, moulant chaque courbe à la perfection ? Comment expliquer ce sentiment diffus, rassurant ? Comment expliquer la magie de la nostalgie d’une époque que nous n’avons pas connu (du moins pour la plupart d’entre nous) ? Je n’en ai pas la moindre idée, à moins de me lancer dans une théorie fumeuse de sociologue de comptoir. L’époque incarne peut-être une certaine douceur de vivre que nous avons perdu aujourd’hui. Comme s’il s’agissait d’un pays enchanté, ne connaissant ni la guerre, ni la misère, ni le racisme et les discriminations diverses. Nous réécrivons l’Histoire dans notre imaginaire commun. Nous accrochons à nos murs le célébrissime poster d’Audrey Hepburn période Breakfast at Tiffany’s. Nous revoyons sans cesse La Dolce Vita simplement afin d’admirer Anita Ekberg se rafraîchir dans la fontaine de Trevi. Nous écoutons avidement les albums de Lana Del Rey, parfaite incarnation de la hipster glamour version années ’50-’60 d’aujourd’hui. Comment expliquer son succès sans cette nostalgie sublimée ?

 

Si nous portons un regard attendri sur cette époque, il convient de ne pas oublier quelques fondamentaux. Le glamour des années ’50 reflétait son temps : les femmes sont représentées comme de magnifiques porte-manteaux, vénales de surcroît et, bien entendu, absolument passives. En clair, il s’agit de pure misogynie. C’est pourquoi le recyclage de cette esthétique par les homosexuels, les rockers (glam rock et rockabilly, surtout), les punks, tout l’underground Londonien ou Berlinois des années plus tard représente une belle victoire. Le glamour, oui, mais le glam triomphant de la mainmise de la société patriarcale du passé ! La culture représente tout dans une société. Ce revirement sera très important pour les changements sociétaux qui l’accompagne.

Pour ma part et à mon humble niveau, j’ai choisi pour vous une série de livres, de documentaires et de films évoquant notre sujet tout en le dépassant. Une sélection présentant avec bonheur l’avant du décor et, avec horreur, son envers.

 

DOCUMENTAIRES

 

Bettie Page Reveals All (2012)

Réalisé par : Mark Mori

Avec : Bettie Page et plein d’autres

Documentaire de 2012 (donc réalisé après le décès de son sujet), Bettie Page Reveals All raconte bien trop sagement l’histoire, le parcours professionnel et la vie privée de la plus célèbre et la plus absolue de toutes les pin-ups de l’Histoire. Le mot « sagement » concerne évidemment la réalisation, franchement plate, et non pas le contenu tant l’érotisme cru le parcourt de part en part. Bettie, petite fille née en 1923, entre son père obsédé sexuel et sa mère démissionnaire, découvre très vite qu’elle est très à l’aise avec son corps et son image. Un peu par hasard, elle croise la route de photographes pour qui elle pose comme une star de cinéma à la différence près qu’elle est dénudée, le tout à une époque extrêmement puritaine.

Narré par Bettie Page elle-même (grâce à une ancienne interview, très complète, réalisée à la fin de sa vie), ce docu possède une incroyable iconographie. Je n’ose imaginer le nombre de photos traitées par l’équipe de tournage. Rien ne nous sera épargné à propos du parcours de l’icône et, après sa vision, celui-ci devrait vous laisser une impression étrange, mélange d’admiration et de tristesse.

A voir pour connaître l’origine du tatouage de votre grande sœur, la coiffure de la serveuse du bar rock du coin ainsi qu’une bonne partie de la mode d’hier et aujourd’hui. Ou pour vous rincer l’œil, bien entendu.

 

CINEMA

 

Gatsby le Magnifique (2013)

Réalisé par : Baz Luhrmann

Avec : Leonardo DiCaprio, Carey Mulligan, Joel Edgerton

Nous entrons ici dans le grandiloquent, le bigger than life et, peut-être bien, le kitch. Gatsby le Magnifique expose les destinées tragiques de Nick Carraway (Tobey Maguire), vendeur de produits financiers et de son voisin, Jay Gatsby (Leonardo DiCaprio), nouveau riche dont la fortune est un mystère. Toute la bonne société se presse aux fêtes de ce dernier, tentant d’oublier les horreurs de la première guerre mondiale et ne sachant pas encore que le crack boursier arrive beaucoup plus vite qu’ils ne veulent le croire. Pour Gatsby, ces fêtes somptueuses ne sont qu’un prétexte afin de reconquérir un amour de jeunesse, Daisy (Carey Mulligan), aujourd’hui mariée à un homme prétentieux, raciste et imbu de sa personne, l’aristocrate Tom Buchanan (Joel Edgerton).

Deuxième adaptation du chef-d’œuvre de Francis Scott Fitzgerald (la première adaptation date de 1974 avec Jack Clayton à la réalisation et Robert Redford dans le rôle-titre), ce Gatsby le Magnifique connaît le défaut de ses qualités : la mise en scène vertigineuse écrase la subtilité des sentiments des protagonistes, les anachronismes musicaux nous font émerger de la magie de l’époque, les décors et les ambiances surchargés nous écartent du drame qui se joue sous nos yeux. En clair, il s’agit d’une agréable friandise et non de la nourriture spirituelle attendue.

 

Cry-Baby (1990)

Réalisé par : John Waters

Avec : Johnny Depp, Ricky Lake, Amy Locane

Une fausse comédie musicale à la frontière du trash et du bon goût bubble gum des USA des années ’50. A Baltimore, les jeunes sont divisés en groupes. Allison, jeune fille bien sous tous rapports et incarnation parfaite de la sage adolescente, craque pour Cry-Baby, membre des blousons noirs du coin. Ce dernier a une arme de séduction massive : il a le pouvoir de faire couler une et une seule larme, ce qui a le don de faire tomber toutes les filles. Mais le petit ami d’Allison ne va pas l’entendre de cette oreille…

John Waters connaît deux carrières : une mainstream (Hairspay, Cry-Baby) et une underground avec des films trashs et cultes. L’homme, à l’apparence d’un vrai gentleman très propre sur lui, possède le flair qui convient afin de réaliser des œuvres dans l’air du temps, recyclant, parodiant, étripant les bonnes valeurs américaines et les codes cinématographiques des décennies précédentes. En guise de caution subversive, nous avons d’ailleurs ici Traci Lords dans un petit rôle. C’est donc un film faussement rassurant auquel nous avons affaire ici, cette histoire de triangle amoureux dans un univers rose-bonbon n’étant pas aussi innocente qu’elle n’en a l’air. Faites-vous plaisir.

 

 


The Aviator (2004)

Réalisé par : Martin Scorsese

Avec : Leonardo DiCaprio, Cate Blanchett, Kate Beckinsale

Excellent biopic d’un personnage exceptionnel, The Aviator se consacre principalement aux débuts de Howard Hughes dans les industries du cinéma et de l’aviation. Il connaîtra d’énormes succès et d’immenses déceptions. Ayant hérité de la fortune de son père, qu’il multipliera au cours des années, Howard Hughes se lancera dans les métiers de producteur, réalisateur, concepteur d’avions expérimentaux et même directeur d’une compagnie aérienne. Le métrage passe également une bonne partie de ses séquences sur la vie privée du magnat de l’aviation en ce y compris ses relations amoureuses avec les mythiques actrices Ava Gardner et Katharine Hepburn mais également à dépeindre ses propres démons : dépression, phobies diverses et autres désordres psychologiques.

The Aviator confirme (si c’était encore nécessaire) toute la portée artistique du couple DiCaprio-Scorsese. Ce dernier maîtrise un film haut en couleur, flamboyant, traversé par l’esprit de l’époque, les fêtes et le glamour propre à cette période. De son côté, DiCaprio incarne parfaitement, malgré son visage un peu trop lisse pour le rôle, une personnalité complexe et unique habitée par les doutes et les remises en questions.

 

 

My Week with Marilyn (2011)

Réalisé par : Simon Curtis

Avec : Michelle Williams, Eddie Redmayne, Kenneth Branagh

My Week with Marilyn suit la tendance de ces dernières années concernant les biopics : plutôt que d’essayer de parcourir toute une vie en un seul film, les scénaristes et réalisateurs se concentrent plutôt sur une période représentative de la personnalité choisie comme élément principal de la production. C’est effectivement encore le cas ici : la Marilyn du titre se trouve être évidemment la reine du glamour Marilyn Monroe (incarnée par Michelle Williams). C’est encore une jeune actrice arrivant sur un tournage (le très daté Le Prince et la Danseuse – 1957) avec l’immense (j’ai presque envie d’écrire « la vache sacrée ») Laurence Olivier. Fraîchement engagé dans l’équipe, Colin Clark (incarné à l’écran par Eddie Redmayne), devenu troisième assistant réalisateur, fera la rencontre avec la star hollywoodienne dont il s’agit du premier tournage à Londres. Ce dernier assistera aux conflits entre le réalisateur et sa star tout en devenant le confident de la blonde platine… pour commencer.

Comment démêler le vrai du faux dans ce long métrage ? A moins d’être un spécialiste, vous n’en aurez aucune idée. Mais est-ce là l’important ? Pas du tout. Servi par un excellent casting anglais, My week with Marilyn vaut surtout pour sa réécriture de la petite Histoire. On peut certes lui reprocher quelques fautes de goût et un académisme trop prononcé mais la vision vaut la peine, ne fût-ce que pour humer l’ambiance intime d’une époque aujourd’hui révolue.

 

ESSAIS

 

L’Art du Glamour/L’Art du Fétichisme (2006)

Ecrit par : Dita Von Teese

Dita Von Teese. Effeuilleuse professionnelle. Artiste de music-hall. Show woman burlesque. Et fan absolue de Bettie Page, bien entendu. Si la nature l’a dotée d’une plastique proche de la perfection, elle n’a malgré tout pas oublié de combler l’espace disponible entre ses oreilles d’un organe fonctionnant correctement. Evidemment, Dita (j’aime bien l’appeler par son petit nom, ça fait chic) est souvent plus (re)connue pour son (très court) mariage à l’ex-idole des jeunes, Marilyn Manson. Pourtant, elle possède une carrière bien à elle qui ne doit rien à personne. La preuve en est, ce remarquable livre L’Art du Glamour/L’Art du Fétichisme où elle retrace sa carrière à travers des dizaines de superbes photos, tout en ne sombrant jamais dans le sordide ou le vulgaire – chose malaisée lorsque de tels sujets sont abordés. Elle réussit le tour de force de naviguer continuellement dans le domaine du bon goût et du classieux grâce à des clichés impeccables, très propres et des textes mêlant sincérité, ironie et joie de vivre. Pas de honte à avoir ici… laissez traîner cet ouvrage sur la table basse du salon et je vous garantis que tout le monde s’emparera très rapidement du sujet sans jugement tant l’ouvrage suscite la curiosité plutôt que l’excitation ou le dégoût. Ce livre se pose là comme un véritable régal pour les yeux et l’esprit.

 

Hollywood Babylone (1959 et 1975)

Ecrit par : Kenneth Anger

Etrange personne que l’auteur de ce Hollywood Babylone… Kenneth Anger (de son véritable nom Kenneth Wilbur Anglemyer) est né en Californie et a vécu quasiment toute sa vie à Los Angeles, en bordure de Hollywood et « réalisera » son premier court métrage à l’âge de dix ans. Fasciné par le cinéma, les acteurs, les mythes et légendes courant dans la ville, l’auteur fera consciencieusement toutes les poubelles… errr… je veux dire… lira avec soin toutes les « revues people » de l’époque, en découpera les articles, les photos et les compilera dans des carnets privés. C’est ce travail qui deviendra par la suite Hollywood Babylone.

Une première édition incomplète verra le jour en 1959, dans la même maison d’édition française que le Marquis de Sade. Déjà à l’époque, ce brûlot trash s’échangeait en gloussant, de la main à la main, sous le manteau, les lecteurs se régalant des sombres secrets des stars, enfin exposés à la vue de tous. Evidemment, difficile de faire la part des choses entre la vérité absolue et les inventions pures. Mais qu’importe… ce qu’il est important de retenir de ce livre-torchon, c’est l’incroyable dichotomie entre le mode de vie réel d’un monde à part et ce qui est montré à l’écran ou publié dans les journaux grand public, leur sordide réalité ne faisant plus aucun doute.

 

 

Apathy for the Devil (2010)

Ecrit par : Nick Kent

Nick Kent a tout vu, tout entendu. Enfin, c’était sûrement vrai à une époque. Journaliste débutant ayant eu l’immense chance d’interviewer cinq pointures pour commencer sa carrière, il est repéré et va travailler pour le mythique journal musical New Musical Express (NME) dès 1972. A part de là, le panthéon glam, rock et punk dans son entièreté lui tombera sur le coin de la tronche tout le reste de la décennie. Bourré d’anecdotes, ce livre narre les aventures du chroniqueur au lecteur qui se demande s’il lit un ouvrage de fiction ou un essai. Et puis peu importe, finalement, rien de tel que de tuer ses idoles à coups de juteuses indiscrétions. Un peu de name droping ? Les Stones, Led Zepplin, The Sex Pistols, le couple infernal Sid Vicious et Nancy Spungen (j’ai l’impression de citer ces deux derniers à chaque numéro de NOW), Iggy Pop et j’en passe un paquet.

Héroïnomane pendant les seventies, Nick Kent était finalement parfaitement en phase avec la culture rock de l’époque. L’ouvrage, à la fois semi-autobiographique et décrivant une décennie de tous les excès, révèle une période pendant laquelle les musiciens étaient intimement liés à la drogue. Je me demande franchement comment cet homme est encore vivant… mais bref ! Livre à dévorer pour tous les fans de la musique de l’époque ou de musique rock tout court, vous ne lâcherez cet Apathy for the Devil qu’une fois terminé.

 

NdE : Sur ces bons mots, toute la rédaction de Now Magazine, vous souhaite une belle et heureuse année 2017 !

 

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